Exemplarisme

Aussi appelé : exemplarité, doctrine des idées divines, causalité exemplaire

Metaphysique 7 min de lecture

Difficulté : 4/5

Doctrine selon laquelle les créatures sont faites d'après des modèles éternels contenus dans la pensée divine. Le mot est une étiquette moderne appliquée à une famille de positions médiévales qui diffèrent sur des points essentiels.

L'origine grecque

Le schéma vient de Platon. Dans le Timée, l'artisan du monde façonne le sensible en regardant un modèle qui lui est antérieur, et la beauté de l'ouvrage tient à la qualité de ce qu'il imite. La théorie des Formes fournit ainsi le premier état de la pensée : le monde visible est copie, les Formes sont les originaux. Mais chez Platon les Formes ne sont pas dans un esprit, elles subsistent par elles-mêmes, et aucun dieu ne les produit.

Le déplacement décisif se produit dans le platonisme d'époque impériale. Les Idées cessent d'être des réalités indépendantes pour devenir les pensées d'un intellect divin. Philon d'Alexandrie les situe dans le Logos, et Plotin les place dans l'Intellect, deuxième hypostase, où elles ne sont pas distinctes de l'acte de penser qui les saisit. L'exemplarisme naît de cette internalisation : les modèles ne sont plus au-dessus du dieu, ils sont en lui.

La reprise chrétienne

Augustin accomplit la synthèse qui fixera le vocabulaire latin. Dans une question consacrée aux idées, il soutient que les Idées platoniciennes existent, mais dans la pensée de Dieu, comme raisons stables et immuables d'après lesquelles toute chose est formée. Le gain théologique est net : la création devient un acte intelligent et non arbitraire, le monde est ordonné parce qu'il est pensé, et la connaissance humaine peut viser autre chose que l'opinion. Le gain est aussi apologétique, puisque ce geste permet d'annexer Platon sans accepter l'éternité d'un monde de Formes concurrent de Dieu.

La tradition attribuée à Denys l'Aréopagite ajoute l'idée de prédéterminations divines, et c'est par ce canal que l'exemplarisme entre dans la théologie médiévale avec une coloration plus mystique : les modèles ne sont pas seulement des raisons de connaître, ils sont des rayons par lesquels Dieu se communique.

Le sommet franciscain

C'est chez Bonaventure que l'exemplarisme devient le centre de toute la métaphysique. Sa formule est connue : celui qui ignore l'exemplarité n'est pas métaphysicien. Pour lui, le métaphysicien considère l'émanation des choses à partir du principe, leur exemplarité et leur retour, et c'est le terme médian qui est proprement sien. Le Verbe est l'art du Père, le modèle de toutes choses, et chaque créature porte en elle une trace ou une image de ce dont elle procède. Cette doctrine commande sa théorie de la connaissance, puisque connaître une chose, c'est en quelque manière la rapporter à sa raison éternelle, et elle commande sa spiritualité, puisque l'itinéraire de l'esprit vers Dieu consiste à remonter de la trace à l'exemplaire.

Vous remarquerez que l'exemplarisme bonaventurien se tient très près de l'illumination divine : les deux doctrines s'appuient l'une sur l'autre, l'une du côté de l'être des choses, l'autre du côté de l'acte de connaître.

La version thomiste et son enjeu

Thomas d'Aquin maintient la doctrine des idées divines mais en resserre considérablement la portée, et la différence vaut d'être comprise. Il lui faut concilier deux exigences : Dieu doit connaître distinctement chaque créature, et Dieu doit être absolument simple, sans multiplicité interne. Sa solution consiste à dire que les idées ne sont pas des entités distinctes en Dieu : Dieu connaît son essence, et en la connaissant il connaît toutes les manières dont elle peut être imitée de façon déficiente par des créatures. La pluralité des idées est donc du côté de ce qui est connu, non du côté de l'acte qui connaît.

La conséquence est importante pour la théorie de la connaissance. Si les idées ne sont rien d'autre que l'essence divine connue, elles ne sont pas des objets auxquels l'esprit humain aurait accès dans cette vie. Thomas d'Aquin refuse donc que nous connaissions en voyant les exemplaires, et il fait porter la connaissance sur les formes abstraites du sensible. L'exemplarisme reste vrai du côté de Dieu et cesse d'être opérant du côté de l'homme, là où Bonaventure maintenait les deux.

La critique nominaliste

Le coup le plus dur vient de Guillaume d'Ockham. Si les idées ne sont rien de distinct en Dieu, pourquoi continuer d'en parler comme de modèles ? Ockham soutient que les idées divines ne sont rien d'autre que les créatures elles-mêmes en tant que Dieu les connaît. Il n'y a pas de modèle à côté de la chose, il y a la chose connue de toute éternité par celui qui la produit. L'exemplarisme perd ainsi son objet propre : le langage des exemplaires devient une manière de parler, non une doctrine sur des entités.

Cette critique illustre un mécanisme fréquent en histoire de la philosophie. La doctrine n'est pas réfutée par une démonstration adverse, elle est dissoute par un principe d'économie, celui qui interdit de multiplier les êtres sans nécessité.

Prolongements modernes

L'exemplarisme ne disparaît pas avec le Moyen Âge. Malebranche en donne la version la plus audacieuse : nous ne connaissons pas les choses par des idées qui seraient en nous, nous voyons les idées en Dieu, et notre entendement participe de l'étendue intelligible qui est en lui. Leibniz en propose une version logique : la région des vérités éternelles et des possibles est l'entendement divin, et le monde actuel est celui que la volonté choisit parmi ces possibles. Chez l'un comme chez l'autre, la fonction de l'exemplarisme a changé : il ne s'agit plus de rendre compte de la création, mais de garantir l'objectivité de la connaissance et la nécessité des vérités.

Nicolas de Cues et, avant lui, Maître Eckhart en avaient tiré une autre conséquence, mystique celle-là : si chaque chose a son modèle éternel en Dieu, alors l'âme peut, en se détachant, rejoindre ce qu'elle est en lui depuis toujours.

Usages concurrents du mot

Trois sens au moins circulent aujourd'hui sous le même terme, et il est utile de ne pas les confondre.

Au sens strict et médiéval, l'exemplarisme désigne la doctrine des idées divines comme causes exemplaires de la création. C'est le sens retenu dans cette fiche.

Au sens large, on parle d'exemplarisme pour toute position selon laquelle le sensible imite un intelligible, ce qui inclut Platon lui-même et dissout la spécificité de la doctrine.

En philosophie morale contemporaine, enfin, le mot a reçu un emploi nouveau et sans rapport historique avec le précédent : il désigne les théories éthiques qui partent de l'identification de personnes exemplaires, admirées pour leur vertu, plutôt que de principes généraux. Linda Zagzebski a défendu une position de ce type. Si vous rencontrez le terme dans un texte d'éthique récent, c'est très probablement de cela qu'il s'agit.

Ce qui reste en débat

La question la plus discutée est celle de la compatibilité de l'exemplarisme avec la simplicité divine, et vous avez vu qu'elle commande la différence entre Bonaventure, Thomas d'Aquin et Ockham. Une seconde discussion, propre aux études bonaventuriennes, porte sur l'ampleur du rôle qu'il faut lui accorder : Étienne Gilson a fait de l'exemplarisme la clé de tout le système, et plusieurs médiévistes ont depuis jugé cette lecture trop unifiante. Une troisième, plus générale, demande si la doctrine conserve un sens hors du cadre théologique qui l'a produite : les tentatives de la transposer en une théorie des universaux ou des possibles ont été nombreuses, et aucune n'a fait consensus.

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