Pluralisme des valeurs
Aussi appelé : Pluralisme axiologique, Polythéisme des valeurs
Thèse selon laquelle il existe plusieurs biens humains fondamentaux, objectivement valables, qui ne se ramènent pas à une mesure commune et qui peuvent entrer en conflit sans solution. Elle se distingue autant du monisme que du relativisme.
La thèse
Le pluralisme des valeurs soutient trois choses ensemble.
Il existe plusieurs biens humains fondamentaux, qui ne se ramènent pas l'un à l'autre : la liberté, l'égalité, la justice, la loyauté, la vérité, la pitié, la grandeur ne sont pas des formes d'une même chose. Ces biens sont objectivement des biens, et non de simples préférences. Enfin, ils entrent parfois en conflit sans qu'aucune mesure commune permette de départager, de sorte qu'un choix entre eux est une perte et non seulement un tri.
La troisième proposition est la plus coûteuse. Elle implique qu'il existe des situations où aucune réponse n'est la bonne, non par ignorance mais par structure. Le regret qu'on éprouve après un choix de ce type n'est alors pas une faiblesse psychologique : il enregistre un fait moral.
Ce que la thèse combat
Le pluralisme se définit d'abord contre le monisme, c'est-à-dire contre l'idée qu'il existe un bien suprême auquel tous les autres se ramènent, ou une échelle unique sur laquelle tous se mesurent. L'utilitarisme classique en est la figure la plus nette : si tout se convertit en quantité de bien-être, alors tout dilemme est en principe soluble et il n'y a jamais de perte véritable, seulement un solde. Les morales qui dérivent tout d'un principe unique, chez Kant comme ailleurs, encourent un reproche voisin sous une autre forme.
Mais le pluralisme se défend tout autant contre le relativisme, et c'est ce qui le rend difficile à tenir. Dire que les valeurs sont plusieurs n'est pas dire qu'elles valent ce que l'on décide qu'elles valent. Isaiah Berlin, qui a le plus fait pour la thèse, y insistait : il y a un horizon humain commun qui rend les valeurs d'autres époques et d'autres cultures intelligibles et discutables, même quand elles sont incompatibles avec les nôtres. Nous pouvons comprendre l'honneur d'un guerrier homérique sans l'adopter, et nous pouvons juger que certaines manières de vivre sont inhumaines. Le pluralisme refuse l'échelle unique, non le jugement.
Weber et le polythéisme des valeurs
La formulation la plus ancienne de la thèse au XXe siècle vient de la sociologie. Dans sa conférence sur le métier de savant, Max Weber décrit une modernité où les anciens dieux sont sortis de leurs tombeaux, désenchantés, pour reprendre leur combat sans fin. L'image dit que les sphères de valeur - la science, la politique, l'art, l'économie, la religion - obéissent à des logiques propres qu'aucune instance supérieure n'arbitre.
Weber en tire deux conséquences. La science ne peut pas dire quelles fins poursuivre, elle peut seulement éclairer les moyens et les coûts d'une fin donnée. Et la vie politique exige d'arbitrer entre une éthique de la conviction, qui tient à la pureté de l'intention, et une éthique de la responsabilité, qui répond des conséquences, sans qu'aucune règle permette de choisir une fois pour toutes. Le pluralisme n'est pas chez lui une doctrine morale consolante : c'est le constat d'une situation où chacun doit choisir son dieu et assumer de déplaire aux autres.
Berlin et les origines contre-révolutionnaires
Berlin donne à la thèse son histoire et son argumentation philosophique. Il la fait remonter à Machiavel, premier à poser clairement que les vertus politiques nécessaires au salut d'une cité ne sont pas les vertus chrétiennes et que l'on ne peut pas avoir les deux ; puis à Vico et à Herder, qui montrent que chaque culture a ses biens propres, incommensurables à ceux des autres, contre l'universalisme uniformisant des Lumières.
Sa conclusion politique est célèbre et contestée. Puisque les fins humaines sont plurielles et conflictuelles, aucune autorité ne peut prétendre savoir ce en quoi consiste la vie bonne pour tous, et il faut donc ménager à chacun un espace où il arbitre lui-même entre les biens. C'est l'argument de Berlin en faveur de la liberté négative, et c'est aussi l'argument par lequel il récuse les politiques qui promettent une harmonie finale des valeurs, en faisant observer ce que leur poursuite a coûté au XXe siècle.
Williams, Raz et l'incommensurabilité
La discussion s'est ensuite déplacée vers la question technique de l'incommensurabilité. Bernard Williams a soutenu, contre l'utilitarisme, que les conflits moraux laissent un résidu : on ne peut pas dire au perdant d'un dilemme que son grief a été intégralement pris en compte dans le calcul. Il en tire une critique de l'idée même de théorie morale systématique.
Joseph Raz a affiné la notion en distinguant l'absence de mesure commune et l'impossibilité de comparer. Deux options peuvent être incommensurables - aucune unité ne les convertit l'une en l'autre - sans être pour autant incomparables : on peut parfois dire que l'une est meilleure, sans pouvoir dire de combien. Cette distinction désamorce l'objection la plus courante contre le pluralisme, selon laquelle il rendrait toute délibération impossible. Choisir sans mesure commune est ce que font les gens tous les jours, et c'est à décrire ce genre de raisonnement que travaillent les philosophies pluralistes contemporaines, notamment chez Charles Taylor et chez Martha Nussbaum, dont les analyses du choix tragique s'appuient sur la tragédie grecque autant que sur l'éthique aristotélicienne.
Un voisin qu'il faut distinguer
Il faut éviter une confusion fréquente avec ce que Rawls appelle le pluralisme raisonnable. Rawls part du fait que, dans une société libre, les citoyens adhèrent durablement à des doctrines du bien incompatibles, et il en tire la nécessité d'une conception politique de la justice qui ne s'appuie sur aucune d'elles. C'est un pluralisme des doctrines, c'est-à-dire un fait social à accommoder, et non une thèse sur la structure des valeurs elles-mêmes. On peut tenir le second sans le premier, et l'inverse.
Le pluralisme des valeurs se distingue de même du pluralisme politique, qui désigne la diversité des partis et des associations, et du multiculturalisme, qui porte sur le statut des appartenances culturelles. Ces positions se rencontrent souvent ensemble sans se déduire l'une de l'autre.
Objections
Trois difficultés nourrissent la littérature actuelle.
La première est logique : si les valeurs sont vraiment incommensurables, l'idée d'un choix rationnel entre elles semble vide, et le pluralisme risque de reconduire au décisionnisme qu'il voulait éviter. Les réponses passent par la distinction de Raz ou par une théorie du jugement pratique irréductible au calcul.
La deuxième est politique. L'argument de Berlin en faveur du libéralisme a été retourné contre lui, notamment par John Gray : si aucune valeur n'a priorité, pourquoi la liberté en aurait-elle une ? Le pluralisme conséquent devrait admettre que des sociétés non libérales réalisent d'autres biens, également légitimes. Le débat reste ouvert et il est l'un des plus vifs de la philosophie politique contemporaine.
La troisième porte sur la frontière avec le relativisme. Les pluralistes maintiennent qu'il existe un seuil en deçà duquel une forme de vie n'est plus humainement acceptable, mais la justification de ce seuil demande des ressources - une anthropologie, une liste de capacités fondamentales, un noyau de droits - que le pluralisme ne fournit pas de lui-même. C'est l'une des raisons pour lesquelles plusieurs auteurs pluralistes ont fini par articuler leur position à une théorie des besoins ou des capacités humaines.