Timée
Titre original : Τίμαιος
Publication : vers 360 av. J.-C.
Type : Dialogue
Analyse
Comment un monde ordonné peut-il sortir d'un désordre, et que peut-on savoir de cette origine ? Le Timée répond par un récit : un artisan divin, le démiurge, façonne le monde en regardant un modèle éternel. Ce récit, Platon le qualifie lui-même de vraisemblable et non de vrai, et il en fait pourtant la pièce la plus ambitieuse de son œuvre.
Le dialogue a eu un destin sans égal. Pendant plus de mille ans, il a été à peu près le seul Platon que l'Occident latin pouvait lire, grâce à la traduction partielle et au commentaire de Calcidius au IVe siècle. Les maîtres de Chartres au XIIe siècle y ont cherché une physique, les néoplatoniciens une théologie et les astronomes de la Renaissance une mathématique du ciel.
Un prologue encombrant
La scène se noue sur un échange de dettes. Socrate a exposé la veille une cité dont la description rappelle la République, et il souhaite maintenant la voir en mouvement, dans la guerre. Trois interlocuteurs s'en chargent : Critias, Hermocrate et Timée de Locres, un personnage dont l'existence historique n'est pas attestée et que Platon présente comme un homme versé dans l'astronomie. Un quatrième convive manque, sans explication.
Critias commence par l'histoire qu'il tient de son grand-père, qui la tenait de Solon, qui la tenait de prêtres égyptiens : il y avait jadis une Athènes héroïque et une puissance insulaire nommée Atlantide, engloutie après sa défaite. Ce récit, repris et laissé inachevé dans le Critias, est la source unique de tout ce qui a été écrit depuis sur l'Atlantide. Platon le donne pour un fait ancien, mais la fonction qu'il lui assigne est politique : montrer une cité juste à l'épreuve.
Puis Timée prend la parole et ne la rend plus. Son exposé occupe les quatre cinquièmes du dialogue, ce qui fait du Timée un dialogue de forme et un traité de fait.
Deux genres d'être, un discours vraisemblable
Timée pose d'abord une distinction. Il y a ce qui est toujours, sans devenir, saisissable par l'intelligence, et ce qui devient sans jamais être, objet d'opinion et de sensation. De cette distinction dépend le statut du discours : sur ce qui demeure, on peut tenir un propos stable et vrai ; sur ce qui devient, on ne peut tenir qu'un propos vraisemblable, à la mesure de son objet.
Platon prévient donc son lecteur que la cosmologie qui suit n'a pas le statut d'une science. Cette réserve a été diversement reçue : les uns y voient une modestie de méthode, les autres l'aveu que le récit est un mythe pédagogique.
Vient ensuite le principe de l'explication. Tout ce qui devient a une cause, et l'artisan du monde était bon, donc il a voulu que son ouvrage ressemble le plus possible au meilleur. Il a regardé le modèle éternel, non une copie, et il a mis de l'ordre dans ce qui se mouvait sans mesure. Le monde est ainsi un vivant unique, doté d'une âme et d'une intelligence, et il est sphérique parce que la sphère est la figure la plus semblable à elle-même.
Le temps, image de l'éternité
L'âme du monde est composée selon des proportions mathématiques que Platon détaille, mélange du Même et de l'Autre, puis fendue en deux cercles qui portent les mouvements du ciel. Luc Brisson a montré que toute la structure ontologique du dialogue se joue dans ce couple du Même et de l'Autre.
De là vient une des formules les plus citées de la philosophie ancienne : le démiurge, ne pouvant rendre son ouvrage éternel, en fit une image mobile de l'éternité, et cette image est le temps, qui marche selon le nombre. Le temps naît donc avec le ciel, ce qui interdit de demander ce qui se passait avant : la question n'a pas de sens, puisque l'avant suppose le temps.
Les planètes servent d'instruments du nombre, et l'astronomie devient l'étude du modèle temporel de l'éternel. La postérité en a tiré deux choses opposées : une théologie du cosmos, et le programme de mathématisation du ciel que Kepler revendiquera encore.
Les éléments comme figures
Pour expliquer les corps, Timée propose une géométrie. Le feu, l'air, l'eau et la terre ne sont pas des substances premières mais des solides réguliers, composés de triangles élémentaires : tétraèdre pour le feu, dont les pointes expliquent qu'il brûle, cube pour la terre, qui est stable, octaèdre pour l'air, icosaèdre pour l'eau. Les transformations entre éléments s'expliquent par la décomposition et le recomposition de ces triangles, la terre exceptée, dont les faces carrées ne se convertissent pas.
C'est la première tentative connue de réduire la physique à la mathématique des figures, et elle a frappé tous ses lecteurs, d'Aristote, qui la critique dans le traité Du ciel, jusqu'à Heisenberg, qui disait y avoir trouvé une intuition de la structure mathématique de la matière. Elle se distingue de l'atomisme de Démocrite sur un point décisif : les constituants ultimes y sont des formes intelligibles, non des corps insécables.
Le troisième genre et la nécessité
La deuxième partie de l'exposé reprend tout depuis le début, parce que l'explication par l'intelligence ne suffit pas. Il faut introduire un troisième genre, à côté du modèle et de la copie : un réceptacle, que Platon appelle chôra, difficile à nommer et plus difficile encore à penser. Il le compare à une matière à empreintes, à une nourrice, à un support qui reçoit toutes les figures sans en avoir aucune.
Avec lui vient la nécessité, que Timée nomme aussi la cause errante. Le monde est le produit d'un mélange : l'intelligence persuade la nécessité de conduire vers le mieux la plus grande partie des choses, mais elle ne la supprime pas. Cette formule a nourri toutes les discussions sur le mal dans le platonisme : il y a dans le monde une part qui ne vient pas du bien, sans qu'un principe mauvais soit pour autant posé.
La troisième partie applique le schéma au corps humain, à la vue, aux maladies, et finit sur une physiologie morale où le désordre de l'âme s'explique par des causes corporelles.
Une création, ou une image ?
La question qui a le plus occupé les lecteurs est de savoir si le monde a réellement commencé. Aristote lit le texte au pied de la lettre et reproche à Platon d'avoir fait naître le ciel. Dès l'Académie, Xénocrate et Crantor soutiennent au contraire que la genèse est un procédé d'exposition, comme en géométrie on construit une figure pour en montrer les propriétés : le monde serait éternel, et le récit une manière de le décomposer pour le comprendre.
Les néoplatoniciens, Plotin puis Proclus, prolongent cette lecture non littérale et font du démiurge un intellect, non un fabricant. Les Pères de l'Église, eux, trouvent dans le Timée un allié contre l'éternité du monde, à condition de corriger un point : le démiurge platonicien ne crée pas à partir de rien, il ordonne un désordre préexistant.
Il reste de ce dialogue une difficulté philosophique propre, que la critique contemporaine appelle parfois le problème du statut du récit. Si l'on ne peut tenir sur le sensible qu'un discours vraisemblable, que vaut une cosmologie ? Platon ne tranche pas, et c'est peut-être pour cela que le texte a pu servir de fondation à des physiques incompatibles.
Sources
Sources principales
Platon, Timée. Texte primaire, lu dans la traduction française disponible sur Wikisource et consulté en grec sur Perseus pour les passages décisifs, notamment la distinction des deux genres d'être, la définition du temps comme image mobile de l'éternité et l'introduction du troisième genre.
Platon, Critias. Texte primaire, pour la suite inachevée du récit de l'Atlantide et sa fonction dans l'économie du projet.
Brisson, Luc, Le Même et l'Autre dans la structure ontologique du Timée de Platon, 1974, plusieurs fois réédité. Cet ouvrage a servi pour la composition de l'âme du monde et pour le statut du réceptacle.
Aristote, Du ciel et De la génération et la corruption. Textes primaires, pour la critique ancienne de la géométrisation des éléments et pour la lecture littérale de la genèse.
Encyclopædia Universalis, article « Timée », consulté en novembre 2026, pour la transmission latine du dialogue.
Bibliographie et lectures recommandées
Cornford, Francis Macdonald, Plato's Cosmology, 1937, commentaire suivi du dialogue, encore utilisé.
Proclus, Commentaire sur le Timée, pour la lecture néoplatonicienne et pour le détail des difficultés que les anciens relevaient déjà.
Wikipédia FR et EN, articles « Timée » et « Timaeus », consultés en novembre 2026.
Fiches liées
Philosophes liés à ce texte
- Aristote a commenté
- Plotin en hérite
- Proclus de Lycie a commenté
- Xénocrate de Chalcédoine a commenté