Philosophie morale

Ve siècle av. J.-C. - toujours active Monde 7 min de lecture

Domaine de la philosophie qui examine ce qu'il faut faire, ce qui a de la valeur et ce qui rend une vie bonne. Il ne forme pas une école mais un champ traversé de traditions rivales, de l'éthique des vertus antique à l'utilitarisme, au kantisme et aux éthiques du care.

Trois niveaux de questions

Il est devenu courant, depuis le XXe siècle, de distinguer trois ordres de problèmes, utiles à garder en tête parce que des désaccords apparents viennent souvent de ce que les interlocuteurs ne sont pas au même niveau.

L'éthique normative cherche des critères : à quoi reconnaît-on une action juste, une bonne décision, une vie réussie ? C'est le terrain des grandes théories concurrentes.

La métaéthique prend du recul et interroge le statut des énoncés moraux eux-mêmes. Dire qu'une action est mauvaise, est-ce décrire une propriété du monde, exprimer un sentiment, prescrire une conduite ? Existe-t-il des faits moraux, et comment les connaîtrions-nous ?

L'éthique appliquée revient au concret et traite de questions déterminées : la fin de vie, la condition animale, le secret médical, les obligations envers les générations futures, la responsabilité des entreprises.

Le point de départ grec

La question inaugurale est posée par Socrate, et elle est d'une simplicité redoutable : comment faut-il vivre ? Elle suppose qu'on puisse en discuter, que la réponse ne soit pas affaire de coutume ni d'autorité, et que l'examen vaille la peine. Les dialogues de Platon en déploient les difficultés.

Aristote donne à l'enquête sa première forme systématique. Le bien de l'homme est une activité de l'âme conforme à l'excellence, exercée sur la durée d'une vie entière. La vertu s'acquiert par l'habitude, se tient dans un juste milieu relatif à chacun et suppose une faculté de jugement que les règles ne remplacent pas. La question n'est pas d'abord que dois-je faire, mais quel genre de personne dois-je devenir.

Les écoles hellénistiques poursuivent, en déplaçant l'accent. Les stoïciens font de la vertu le seul bien et distinguent ce qui dépend de nous de ce qui n'en dépend pas. Les épicuriens cherchent l'absence de trouble et soumettent les désirs à un examen. Toutes ces morales ont en commun de viser une vie accomplie plutôt que d'énoncer des obligations.

Loi, obligation, devoir

Le Moyen Âge chrétien, juif et musulman déplace le centre de gravité. La morale s'articule à une loi, donnée par Dieu et accessible en partie à la raison : Thomas d'Aquin intègre l'éthique aristotélicienne dans une doctrine de la loi naturelle, où les inclinations fondamentales de l'homme fournissent les premiers préceptes.

L'époque moderne sécularise le vocabulaire sans abandonner la forme. Avec Hobbes puis les théoriciens du contrat, l'obligation naît d'un accord entre des individus qui y trouvent leur intérêt. Avec Hume, elle s'enracine dans les sentiments : la raison seule ne motive rien, et c'est l'approbation que nous éprouvons devant certaines conduites qui fait la vertu. Hume formule au passage la remarque, inlassablement citée, sur le passage inaperçu de ce qui est à ce qui doit être.

Kant rompt avec les deux. L'obligation ne vient ni du bonheur ni du sentiment mais de la raison pratique elle-même : une maxime ne vaut que si l'on peut vouloir qu'elle devienne une loi universelle, et l'humanité, en soi comme en autrui, doit toujours être traitée comme une fin et jamais seulement comme un moyen. La morale devient affaire de forme et d'intention, non de résultat.

À l'opposé, Bentham puis Mill soutiennent qu'une action vaut par ses conséquences, et que le critère est la plus grande quantité de bien-être pour le plus grand nombre, chacun comptant pour un. L'utilitarisme a l'avantage de la clarté et du caractère public de ses raisons, et le défaut, que ses adversaires n'ont cessé de souligner, de pouvoir justifier le sacrifice d'un individu.

Le XXe siècle

Le siècle commence par un retrait. George Edward Moore soutient en 1903 que le bien est indéfinissable et que toute tentative de le ramener à une propriété naturelle commet une erreur ; une génération de philosophes se consacre dès lors au langage moral plutôt qu'aux questions pratiques, et l'émotivisme, selon lequel les jugements moraux expriment des attitudes sans rien affirmer, occupe le devant de la scène.

Le mouvement s'inverse à partir de 1958. Dans un article décisif, Elizabeth Anscombe soutient que le vocabulaire moderne de l'obligation et du devoir est le résidu d'une conception légaliste privée de son fondement théologique, et qu'il vaudrait mieux abandonner ce langage pour revenir à une psychologie des vertus. Philippa Foot et Alasdair MacIntyre prolongent cette critique, le second en soutenant que les désaccords moraux contemporains sont interminables parce que nous manions les débris de traditions incompatibles.

En 1971, John Rawls rend sa respectabilité à la théorie normative ambitieuse en construisant une conception de la justice à partir d'une situation de choix sous voile d'ignorance. La philosophie politique et la philosophie morale se rapprochent durablement.

La même décennie voit naître l'éthique appliquée comme discipline. Peter Singer applique l'utilitarisme à la condition animale et à la pauvreté mondiale avec des conclusions que beaucoup jugent inacceptables et qu'il est difficile de réfuter sans réviser les prémisses. Les comités d'éthique, les questions biomédicales et écologiques installent la philosophie morale hors de l'université.

D'autres voies s'ouvrent encore. Les éthiques du care, à partir des travaux de Carol Gilligan, soutiennent que la morale ne se réduit pas à des principes impartiaux et qu'une part décisive de la vie éthique se joue dans la réponse à des personnes particulières en situation de dépendance. Martha Nussbaum et Amartya Sen élaborent une approche en termes de capabilités, qui évalue les situations d'après ce que les personnes sont réellement en mesure de faire et d'être. Levinas fonde l'éthique sur la rencontre du visage d'autrui, antérieure à tout principe.

Les désaccords qui demeurent

Quelques lignes de fracture structurent encore la discipline.

Les jugements moraux peuvent-ils être vrais ? Les réalistes soutiennent qu'il existe des faits moraux ; les antiréalistes y voient des projections de nos attitudes. Des positions intermédiaires tentent de sauver l'objectivité du discours moral sans postuler de faits séparés.

Faut-il des principes ? Les théories de la vertu et les particularistes soutiennent que le jugement moral s'exerce sur des situations singulières et qu'aucun principe ne dispense de voir correctement ce qui est en jeu. Leurs adversaires répondent que sans principes, il n'y a plus d'arbitrage possible entre les intuitions.

La morale est-elle universelle ? Le débat traverse l'anthropologie, la théorie politique et la philosophie des droits, et il se complique du fait que l'accusation d'ethnocentrisme peut être retournée en désaveu des victimes au nom de leur culture.

Que doit la morale aux sciences ? La psychologie morale expérimentale, la biologie de l'évolution et les neurosciences fournissent des explications de nos jugements. Reste à savoir ce qu'une explication causale change à la validité d'une norme, question qui reconduit à la remarque de Hume.

Pourquoi cela compte

La philosophie morale ne fournit pas de procédure qui dispenserait de juger. Ce qu'elle offre est plus modeste et plus durable : des distinctions qui évitent de confondre des questions différentes, des objections éprouvées qui testent les positions, et l'exigence de donner des raisons que d'autres puissent examiner. Dans les discussions contemporaines sur la fin de vie, le climat, l'intelligence artificielle ou le travail, cette exigence est souvent ce qui sépare une délibération d'un affrontement de convictions.

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