Anne Robert Jacques Turgot
Intendant du Limousin puis contrôleur général des finances pendant vingt mois, Turgot a soutenu à vingt-trois ans que l'histoire humaine accumule là où la nature se répète. Ses six édits de 1776 abolissaient les corporations et la corvée : ils lui coûtèrent sa place.
Biographie
Anne Robert Jacques Turgot naît à Paris le 10 mai 1727, troisième fils d'un prévôt des marchands de la capitale. Cadet de famille, il est destiné à l'Église, comme l'usage le voulait pour qui n'héritait pas.
Il fait de brillantes études au séminaire de Saint-Sulpice puis à la Sorbonne, dont il devient prieur en 1749. L'année suivante, à vingt-trois ans, il y prononce deux discours latins. Le second, le Tableau philosophique des progrès successifs de l'esprit humain, contient en germe une philosophie de l'histoire qui fera son chemin bien après lui.
En 1751, il quitte l'état ecclésiastique. L'explication qu'il en a donnée est restée : il ne se sentait pas capable de porter un masque toute sa vie. Il entre dans la magistrature, devient conseiller au Parlement de Paris puis maître des requêtes, et fréquente le milieu des Lumières. Il donne cinq articles à l'Encyclopédie de Diderot, rencontre Voltaire, se lie avec Quesnay et les physiocrates sans jamais adhérer entièrement à leur doctrine.
En 1761, il est nommé intendant de la généralité de Limoges. Il y restera treize ans, dans l'une des provinces les plus pauvres du royaume. Il y supprime la corvée royale en la remplaçant par une contribution en argent, entreprend de rendre la taille moins arbitraire, crée des ateliers de charité pour les indigents, et affronte la disette de 1770 en laissant circuler les grains au lieu de les réquisitionner. L'administration d'une province lui tient lieu de laboratoire.
En août 1774, Louis XVI, qui vient de monter sur le trône, le nomme contrôleur général des finances. Turgot lui adresse une lettre où il résume son programme en trois refus : point de banqueroute, point d'augmentation d'impositions, point d'emprunts.
Il tient vingt mois. Le libre commerce des grains, rétabli dès septembre 1774, provoque au printemps suivant des émeutes que l'on a appelées la guerre des farines. En janvier 1776, il fait rendre six édits dont deux portent le fer dans l'ordre social : l'un supprime la corvée et la remplace par un impôt que paieront les propriétaires, l'autre abolit les jurandes et les maîtrises, c'est-à-dire les corporations. Le Parlement de Paris refuse d'enregistrer ; le roi impose les textes par un lit de justice le 12 mars.
Deux mois plus tard, le 12 mai 1776, Turgot est renvoyé. La cour, la reine, les parlements et les corps de métier avaient eu raison de lui. Ses édits sont abrogés dans l'année.
Il passe ses dernières années dans l'étude, goutteux, et meurt à Paris le 18 mars 1781, à cinquante-trois ans.
Pensée principale
On range Turgot parmi les économistes, et il l'était. Mais ce qui fait de lui un philosophe tient à une idée qu'il a formulée à vingt-trois ans et qui commande tout le reste : l'histoire humaine a un sens, et ce sens est cumulatif.
Le progrès comme fait
Dans le discours de 1750, Turgot oppose la nature et l'histoire. La nature se répète : les générations d'animaux se succèdent sans rien ajouter, et le spectacle de l'univers est le même à chaque siècle. Les hommes font autrement, parce qu'ils disposent de signes qui conservent les acquisitions et les transmettent. Chaque génération reçoit un trésor qu'elle augmente.
Ce progrès n'est ni régulier ni garanti. Turgot décrit des reculs, des siècles stériles, des peuples qui s'arrêtent, et il observe que les révolutions, les guerres et même les barbaries ont souvent déplacé les lumières plutôt qu'elles ne les ont détruites. Mais la courbe d'ensemble monte, et elle monte parce que rien ne se perd complètement.
Il ajoute une remarque qui a fait fortune. Les hommes ont d'abord expliqué les phénomènes par la volonté d'êtres semblables à eux, puis par des essences et des facultés abstraites, enfin par des rapports mesurables entre des grandeurs. Trois âges de l'explication, qu'on retrouvera chez Auguste Comte sous le nom de loi des trois états, et Comte a reconnu sa dette. Voir l'article loi des trois états.
L'économie comme physique sociale
Les Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, écrites en 1766, forment un traité d'une centaine de paragraphes très courts, qui va du partage du travail jusqu'à l'intérêt de l'argent.
Turgot y est proche des physiocrates sans leur appartenir. Il reprend d'eux l'idée que l'agriculture seule dégage un produit net, c'est-à-dire un surplus au-delà de ce que la culture a coûté. Mais il s'en écarte sur l'essentiel : il voit dans l'avance de capitaux, et non dans la terre, le ressort du système, et il décrit la manière dont un capital se place tantôt dans la terre, tantôt dans l'industrie, tantôt dans le prêt, selon le rendement attendu.
Deux analyses lui appartiennent en propre.
La première est celle des rendements décroissants, formulée en 1767 dans une note sur un mémoire d'agriculture : en augmentant les avances sur un même terrain, le produit croît d'abord plus vite que la dépense, puis moins vite, et finit par ne plus croître du tout. Ricardo et Malthus construiront un demi-siècle plus tard des systèmes entiers sur cette observation.
La seconde concerne la valeur. Turgot refuse de la chercher dans la chose. Elle tient à l'estime que chacun porte à ce qu'il échange, laquelle dépend de ses besoins et de ce qu'il possède déjà. Deux hommes échangent parce que chacun estime davantage ce qu'il reçoit que ce qu'il donne, et c'est pourquoi l'échange enrichit les deux.
Laisser faire
La politique de Turgot découle de cette analyse plus que d'une doctrine de la liberté.
Si les prix se forment par la rencontre des estimations, alors les taxer, les fixer ou les encadrer revient à détruire l'information qu'ils portent. Si les capitaux se placent où le rendement est le meilleur, alors les règlements qui les retiennent appauvrissent. Si chacun connaît son intérêt mieux qu'un bureau ne le connaît, alors la contrainte administrative coûte plus qu'elle ne rapporte.
De là sa défense du libre commerce des grains, qui lui a valu la guerre des farines, et sa suppression des corporations, qu'il justifie non par l'économie mais par le droit : le droit de travailler est, écrit-il dans le préambule de son édit, la plus imprescriptible des propriétés, et nul ne peut l'ôter à un homme. Voir l'article ordre spontané.
Œuvres majeures
Tableau philosophique des progrès successifs de l'esprit humain (1750)
Un discours prononcé en latin à la Sorbonne, à vingt-trois ans, et publié bien plus tard. Turgot y oppose la nature, qui se répète, et l'histoire humaine, qui accumule parce qu'elle dispose de signes. Il y décrit aussi les trois manières successives d'expliquer les phénomènes, par des volontés, par des essences, puis par des rapports mesurables. Le texte précède d'un demi-siècle l'Esquisse de Condorcet et d'un siècle la loi des trois états d'Auguste Comte.
Articles de l'Encyclopédie (1756-1757)
Cinq articles, dont trois comptent. « Étymologie » fait de la dérivation des mots une méthode historique et non un jeu d'érudit. « Existence » est un exposé serré sur la manière dont nous attribuons une réalité à ce qui est hors de nous. « Fondation » soutient qu'une institution dotée à perpétuité finit toujours par servir ses administrateurs plutôt que son objet, argument que les réformateurs reprendront jusqu'à la Révolution.
Éloge de Gournay (1759)
Écrit à la mort de Vincent de Gournay, intendant du commerce dont Turgot avait été le compagnon de tournées. Le texte est le premier exposé français cohérent de ce qu'on appellera le libéralisme économique : contre les règlements de fabrication, contre les privilèges exclusifs, pour la liberté du travail. C'est à Gournay qu'on attribue la formule « laissez faire, laissez passer », que Turgot rapporte ici.
Réflexions sur la formation et la distribution des richesses (1766)
Son ouvrage économique principal, cent paragraphes très brefs écrits pour deux étudiants chinois de passage en France. Turgot y expose le partage du travail, l'origine du capital, les manières de le placer et la formation de l'intérêt. Schumpeter y a vu l'un des sommets de la pensée économique avant Adam Smith. Le texte contient aussi l'analyse de la valeur comme estimation subjective.
Les Six Édits (1776)
Ce ne sont pas des livres mais des textes de loi, et leurs préambules sont de Turgot. Celui qui abolit les corporations déclare le droit de travailler imprescriptible et le range parmi les propriétés. Celui qui supprime la corvée fait payer aux propriétaires ce que les paysans acquittaient en journées de travail. Les deux furent abrogés dans l'année, et repris par la Révolution.
Postérité et influence
L'idée de progrès
L'héritage le plus direct passe par Condorcet, qui fut son ami, son collaborateur au contrôle général et son premier biographe. L'Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, écrite en 1793 alors que son auteur se cachait pour échapper à l'échafaud, reprend le schéma du discours de 1750 en l'étendant à dix époques.
De là, l'idée passe au XIXᵉ siècle. Auguste Comte reconnaît explicitement sa dette envers Turgot pour la succession des trois manières d'expliquer, et range les deux hommes parmi les précurseurs du positivisme. L'idée d'un progrès cumulatif, irrégulier mais réel, traverse ensuite tout le siècle, jusqu'à ce que les guerres du XXᵉ la rendent difficile à soutenir sans précautions.
L'économie
Les Réflexions ont été lues et reprises. Adam Smith séjournait à Paris en 1766, l'année où Turgot les rédigeait, et les deux hommes se sont rencontrés. La question de savoir ce que La Richesse des nations doit à Turgot est discutée depuis deux siècles : on relève des proximités frappantes sur le capital et sur l'intérêt, et aucun aveu de dette.
La postérité la plus technique concerne les rendements décroissants, que Ricardo placera au fondement de sa théorie de la rente et Malthus au fondement de son principe de population. Ni l'un ni l'autre ne cite Turgot, qui avait formulé l'idée dans une note restée manuscrite jusqu'en 1808.
Au XXᵉ siècle, les économistes de l'école autrichienne en ont fait un ancêtre, pour sa théorie subjective de la valeur et pour son analyse du capital. Joseph Schumpeter, dans son histoire de l'analyse économique, le place très haut, et estime qu'une génération de travail séparait les Réflexions de ce que l'économie saurait faire ensuite.
L'administrateur
Enfin, son action a laissé une trace propre. Les mesures qu'il avait prises dans le Limousin et les six édits de 1776 ont fourni à la Révolution une bonne partie de son programme économique : la liberté du travail proclamée en 1791, la suppression des corporations, l'égalité devant l'impôt. Turgot renvoyé, on a dit que la monarchie avait manqué sa dernière chance de se réformer sans révolution. La formule est trop simple, mais elle dit quelque chose de ce que ses contemporains ont ressenti.
Controverses et débats
Un libéral avant le libéralisme ?
Turgot est régulièrement enrôlé dans des généalogies qu'il n'aurait pas reconnues. Les économistes libéraux du XXᵉ siècle en font un précurseur du marché libre, et il est vrai qu'il a supprimé des règlements et défendu la libre circulation des grains.
Mais ce libéral était un intendant du roi, qui a réformé par ordonnance une province entière et imposé ses édits par un lit de justice contre l'avis des corps constitués. Sa conception de l'autorité est celle du despotisme éclairé, et il n'a jamais soutenu que l'ordre naîtrait tout seul : il a soutenu qu'il fallait un État assez fort pour détruire les privilèges qui l'empêchaient de naître. Les deux lectures s'appuient sur des textes réels.
Smith lui doit-il quelque chose ?
La question revient régulièrement. Adam Smith était à Paris en 1766, fréquentait le même salon que Turgot, et les Réflexions contiennent sur le capital et l'intérêt des analyses très proches de celles qu'on lira dix ans plus tard dans La Richesse des nations.
Les partisans d'une influence directe relèvent ces ressemblances et le silence de Smith. Ses défenseurs font valoir que les deux hommes puisaient au même fonds, celui des physiocrates et de Gournay, et que la structure des deux ouvrages n'a rien de commun. Aucune correspondance n'est venue trancher.
Fallait-il libérer les grains pendant une disette ?
La guerre des farines, au printemps 1775, est le point où la doctrine a rencontré la rue. La récolte précédente avait été mauvaise, les prix montaient, et Turgot refusait de rétablir le contrôle qu'il venait de lever.
Ses adversaires d'alors, et quelques historiens depuis, y voient l'aveuglement d'un théoricien. Ses défenseurs répondent que la pénurie venait de la récolte et non du commerce, que les émeutes ont été attisées par des intérêts hostiles à la réforme, et que la libre circulation a ensuite prouvé son efficacité. Le débat a resurgi au XXᵉ siècle, Amartya Sen ayant montré que les grandes famines ne tiennent pas toujours au manque de grain mais souvent à l'incapacité d'y accéder, ce qui déplace la question plutôt qu'il ne la clôt.
Pour aller plus loin
Lire Turgot
Formation et distribution des richesses, GF-Flammarion, édition de Joël-Thomas Ravix et Paul-Marie Romani. Le texte principal, accompagné de l'Éloge de Gournay et de plusieurs lettres.
Tableau philosophique des progrès successifs de l'esprit humain, disponible dans les Œuvres et en ligne sur Gallica. Une quinzaine de pages.
Lettres au roi et préambules des six édits, pour voir comment une doctrine se traduit en texte de loi.
Études
Faure, Edgar, La Disgrâce de Turgot, Gallimard, 1961. Le récit détaillé des vingt mois au contrôle général, par un historien qui fut lui-même ministre.
Condorcet, Vie de Monsieur Turgot, 1786, rééditée. Le premier portrait, par son ami et collaborateur ; partial et irremplaçable.
Schumpeter, Joseph, Histoire de l'analyse économique, Gallimard, tome I, pour la place qu'il assigne aux Réflexions.
Autour
Condorcet, Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, GF-Flammarion.
Kaplan, Steven Laurence, Le Pain, le peuple et le roi, Perrin, sur le commerce des grains et la guerre des farines.
Fiches liées
Concepts
Lieux
- Paris séjour