Intuition
Aussi appelé : Connaissance intuitive, Intuitus mentis, Anschauung, Intuition intellectuelle
Saisie directe d'un objet ou d'une vérité, sans passer par une démonstration ni par un raisonnement. Selon les auteurs, elle désigne la perception d'une chose singulière, l'évidence d'une proposition simple, une méthode d'accès à ce que l'analyse manque, ou un jugement spontané servant de donnée à la discussion.
Le mot
Le latin intuitio, formé sur intueri, regarder attentivement, traduit dans le vocabulaire scolastique l'idée d'un regard qui saisit directement son objet. Le terme garde dans toutes ses acceptions ultérieures cette métaphore visuelle : l'intuition est ce qui se voit, par opposition à ce qui se construit, se démontre ou se déduit. L'opposition structurante n'est donc pas celle de l'intuition et de la raison, mais celle de l'immédiat et du médiat.
Les racines grecques
Le grec ne possède pas le mot, mais il possède le problème. Aristote soutient à la fin des Seconds Analytiques que la démonstration ne peut pas tout démontrer : il faut bien que les principes dont elle part soient connus autrement. Cette saisie des premiers principes, il l'attribue au noûs, l'intellect, et la tient pour plus assurée que la science elle-même, puisque la science en dépend. On a là la matrice de toute une tradition : l'intuition est ce qui fonde la démonstration sans pouvoir en relever.
Chez Platon, la contemplation des formes intelligibles joue un rôle comparable, avec une coloration différente : elle est le terme d'un parcours dialectique, non un don immédiat. Plotin accentuera la dimension d'union, et c'est par lui que le vocabulaire de la vision intellectuelle passera dans les traditions mystiques, où il désignera un accès à Dieu qui excède le discours.
Le renversement médiéval
Il faut insister sur l'emploi scolastique, parce qu'il est aujourd'hui le plus déroutant. Duns Scot distingue la connaissance intuitive et la connaissance abstractive : la première porte sur une chose existante et présente, la seconde sur une nature considérée indépendamment de son existence. Guillaume d'Ockham fait de cette connaissance intuitive le socle de tout savoir contingent : c'est parce que je perçois intuitivement cette chose-ci que je peux juger qu'elle est.
L'intuition est ici du côté du singulier, du sensible et de la constatation. Elle n'a rien d'une illumination. Cet usage survivra jusque chez Kant, et il explique pourquoi la terminologie moderne surprend ceux qui arrivent du sens courant.
L'intuition comme évidence : Descartes, Spinoza, Locke
Descartes, dans les Règles pour la direction de l'esprit, appelle intuition l'acte par lequel l'esprit saisit une nature simple avec une clarté qui exclut le doute. La déduction n'est alors qu'une chaîne d'intuitions successives, et tout le problème de la méthode consiste à rendre les chaînes assez courtes pour que le regard les parcoure d'un seul mouvement. Le cogito est le modèle de cette saisie : il n'est pas conclu, il est vu.
Spinoza réserve le mot à ce qu'il nomme le troisième genre de connaissance, la science intuitive, qui procède de l'idée adéquate de certains attributs divins à la connaissance de l'essence des choses. Elle n'est pas un raccourci de la raison mais son achèvement : on ne la trouve qu'au terme d'un travail, et elle donne la chose dans sa singularité.
Locke range la connaissance intuitive au premier des degrés du savoir : l'esprit perçoit immédiatement l'accord ou le désaccord de deux idées, sans l'intermédiaire d'une troisième, et cette perception est ce qu'il y a de plus certain. La connaissance démonstrative vient ensuite, la connaissance sensible en dernier.
Dans ces trois cas, l'intuition est l'évidence elle-même, c'est-à-dire ce qui ne peut être mis en doute une fois vu. Elle est rationnelle, non mystérieuse.
La coupure kantienne
Kant opère le déplacement le plus lourd de conséquences. L'intuition, Anschauung, désigne chez lui le mode par lequel un objet nous est donné, par opposition au concept, par lequel il est pensé. Toute intuition humaine est sensible : nous ne recevons les objets que dans l'espace et le temps, qui sont les formes pures de notre sensibilité. L'entendement, lui, ne reçoit rien, il ordonne. D'où la formule célèbre selon laquelle les pensées sans contenu sont vides et les intuitions sans concepts aveugles.
Kant refuse en conséquence à l'homme toute intuition intellectuelle, c'est-à-dire tout accès direct à des objets non sensibles. C'est le verrou de son édifice critique : sans lui, la métaphysique pourrait prétendre connaître l'âme, le monde et Dieu. Ses successeurs immédiats ont fait sauter ce verrou. Schelling revendique une intuition intellectuelle, puis une intuition esthétique, par lesquelles le sujet saisirait l'identité du réel et de l'idéal. Hegel objectera que l'immédiat ainsi invoqué est toujours le résultat non reconnu d'une médiation, et qu'une philosophie qui commence par l'intuition se dispense du travail du concept.
Bergson : l'intuition comme méthode
Avec Bergson, l'intuition cesse d'être un degré de connaissance pour devenir une méthode. L'intelligence, dit-il, est faite pour agir sur la matière : elle découpe, juxtapose, immobilise, et elle réussit admirablement avec les objets solides. Mais elle ne peut reconstituer ce qui dure. L'intuition est cette sympathie par laquelle on se transporte à l'intérieur d'une réalité pour en épouser le mouvement, au lieu de la recomposer du dehors avec des éléments fixes. Elle donne accès à la durée vécue, à la vie, à la mobilité.
Il faut écarter ici un contresens tenace. L'intuition bergsonienne n'est pas un flair ni une facilité : Bergson la décrit comme un effort pénible, contre la pente naturelle de l'esprit, et il exige qu'elle se coule ensuite dans des images et des analyses communicables. Elle n'est pas non plus un refus de la science, dont il discute les résultats de près.
Husserl : voir les essences
Husserl donne au mot un emploi technique qui a nourri tout le XXe siècle. Il généralise l'intuition en acte donateur : il y a intuition dès qu'un objet est donné en personne et non simplement visé à vide. Il y a donc une intuition sensible, mais aussi une intuition catégoriale, qui donne les formes logiques, et une intuition des essences, qui saisit l'invariant d'une classe d'objets en faisant varier les cas imaginables. Le principe des principes de la phénoménologie est que toute donation intuitive est une source de droit pour la connaissance, dans les limites où elle se donne. La phénoménologie est en ce sens une discipline du regard, et non une théorie de l'inspiration.
Les mathématiques
La question prend une forme particulière en mathématiques. Henri Poincaré soutenait que l'intuition est la faculté d'invention, la logique celle de la démonstration, et que la seconde ne remplace pas la première. L'intuitionnisme, formulé par le mathématicien Brouwer, va plus loin : les objets mathématiques n'existent que construits par l'esprit, ce qui conduit à rejeter le principe du tiers exclu dans l'infini et à refuser les démonstrations d'existence non constructives. Le débat avec le logicisme et le formalisme, dans le premier tiers du XXe siècle, a porté précisément sur ce qu'une intuition peut fonder.
Les intuitions au pluriel
La philosophie de langue anglaise a introduit un emploi distinct, et c'est aujourd'hui le plus courant dans les revues : les intuitions, au pluriel, désignent des jugements spontanés sur des cas, que l'on traite comme des données à expliquer. En morale, l'intuitionnisme de la première moitié du XXe siècle soutenait que certaines obligations se connaissent directement, sans dérivation. En épistémologie et en métaphysique, les expériences de pensée fonctionnent en sollicitant ces jugements, et une théorie qui les contredit trop massivement est tenue pour suspecte. Rawls a systématisé cette pratique sous le nom d'équilibre réfléchi : on ajuste les principes et les jugements particuliers les uns aux autres, sans accorder le dernier mot à aucun des deux.
Le versant empirique
Depuis une cinquantaine d'années, la psychologie a pris le mot à son compte. Les théories dites à deux systèmes opposent un traitement rapide, automatique et peu coûteux à un traitement lent, délibéré et contrôlé, et rangent l'intuition du côté du premier. Les travaux sur les heuristiques ont montré que ces jugements rapides sont souvent efficaces et parfois systématiquement biaisés. D'autres recherches, sur l'expertise, décrivent l'intuition du spécialiste comme une reconnaissance de configurations acquise par un très long entraînement, ce qui la rend fiable dans son domaine et nulle part ailleurs.
Ces résultats ne tranchent pas la question philosophique, mais ils la déplacent : demander si l'intuition est fiable n'a de sens qu'en précisant quelle intuition, de qui, sur quoi.
Quatre usages à ne pas confondre
Il est utile de garder en tête la distinction des emplois.
L'intuition peut désigner la saisie d'un singulier présent, c'est l'emploi scolastique et, transformé, l'emploi kantien. Elle peut désigner l'évidence rationnelle d'une proposition simple, c'est l'emploi de Descartes et de Locke. Elle peut désigner une méthode d'accès à ce que l'analyse manque, c'est l'emploi de Schelling et de Bergson. Elle peut désigner enfin un jugement spontané qui sert de donnée dans une discussion, c'est l'emploi analytique et psychologique. Un argument qui glisse d'un sens à l'autre paraît souvent plus fort qu'il n'est.
Controverses
La première question est de savoir si l'intuition justifie. Les partisans d'un fondationnalisme répondent qu'il faut bien que quelque chose arrête la régression des raisons, et que ce quelque chose sera une saisie immédiate. Leurs adversaires répliquent que l'immédiateté est un sentiment, non une garantie, et que tout énoncé prétendument évident a été contredit un jour par quelqu'un.
La deuxième est celle du conflit des intuitions. Quand deux personnes compétentes et de bonne foi ont des intuitions opposées sur le même cas, aucune n'a de moyen d'arbitrer qui ne fasse appel à d'autres intuitions. Les travaux de philosophie expérimentale ont aggravé la difficulté en montrant que certains jugements varient selon la langue, la culture, l'ordre de présentation des cas ou l'humeur des personnes interrogées. Des auteurs en concluent qu'il faut cesser de s'en servir comme preuve ; d'autres que ces variations portent sur des cas marginaux et laissent intact un noyau stable.
La troisième porte sur Bergson et ses héritiers : une méthode qui revendique l'accès à ce que l'analyse ne peut atteindre peut-elle être discutée ? Si le résultat ne se communique que par images, comment le réfuter ? Bergson répondait qu'une intuition vraie se reconnaît à sa fécondité, à ce qu'elle permet de dire de précis sur les faits. Le débat n'est pas clos, et il traverse encore les discussions sur la place de la phénoménologie dans les sciences de l'esprit.
Il reste un dernier risque, plus pratique que théorique : le mot sert souvent à clore une conversation. Dire d'une thèse qu'elle est contre-intuitive est une objection seulement si l'on précise de quelle intuition il s'agit et pourquoi elle devrait compter. Vous gagnerez presque toujours à demander cette précision.