Abû Alî al-Husayn ibn Sînâ, dit Avicenne
Savoir ce qu'est une chose ne dit pas qu'elle existe : de cette distinction, Avicenne tire une démonstration de Dieu par la contingence que la scolastique latine reprendra pendant quatre siècles.
Biographie
Abû Alî al-Husayn ibn Sînâ, que l'Occident latin appellera Avicenne, naît vers 970 près de Boukhara, en Transoxiane, dans une famille attachée à l'administration samanide. Les sources sur sa jeunesse viennent de son autobiographie, complétée par son élève al-Jûzjânî, et elles décrivent une précocité dont il ne fait pas mystère : le Coran su par cœur à dix ans, la logique, la géométrie et la médecine avant vingt.
Un épisode qu'il rapporte lui-même mérite d'être retenu. Il lut quarante fois la Métaphysique d'Aristote sans la comprendre, jusqu'à ce qu'un opuscule d'al-Fârâbî, acheté par hasard sur un étal, lui en découvre l'objet. L'anecdote dit la dette et la méthode : Avicenne travaille dans la tradition péripatéticienne de Bagdad, et il la refait de fond en comble.
La prise de Boukhara par les Qarakhanides en 999 met fin à la protection samanide. Commence une vie de déplacements au service de princes successifs, avec des fonctions de médecin et parfois de vizir, des périodes de faveur et des périodes de prison. Il écrit dans les intervalles, et parfois pendant, en dictant à ses élèves la nuit après les affaires de la journée.
Ses dernières années se passent à Ispahan, auprès de l'émir Alâ al-Dawla, dans une stabilité qui lui permet d'achever ses grandes sommes. Il meurt à Hamadhan en 1037, sans doute d'une maladie intestinale qu'il avait lui-même diagnostiquée.
Son œuvre est immense et sa bibliographie incertaine. Près de trois cents titres lui ont été attribués, dont une centaine sont tenus pour authentiques. Deux ouvrages dominent : le Livre de la guérison, somme philosophique qui compte une vingtaine de volumes dans l'édition du Caire, et le Canon de la médecine, qui servira de manuel dans les universités européennes jusqu'au dix-septième siècle. Il a donc enseigné la médecine à l'Europe pendant six cents ans, en même temps qu'il lui transmettait une métaphysique.
Pensée principale
Ce qu'une chose est, et qu'elle soit
La distinction qui porte toute sa métaphysique est d'une simplicité trompeuse. Savoir ce qu'est une chose ne vous apprend pas qu'elle existe. Je peux définir le triangle ou le phénix sans que cette définition contienne leur existence. La quiddité, ce que la chose est, se distingue donc de l'existence, qui lui advient.
Cette séparation commande tout le reste. Si l'existence n'appartient pas à l'essence des choses, il faut qu'elle leur vienne d'ailleurs, et la question de la cause devient la question métaphysique par excellence. La métaphysique est pour Avicenne la science de l'étant en tant qu'étant, donc une ontologie, et c'est à ce titre qu'elle établit l'existence du premier principe.
Nécessaire, possible, impossible
Avicenne répartit ce qui est selon trois modalités. L'impossible n'est pas. Le reste se divise entre ce qui est nécessaire par soi et ce qui est possible par soi, c'est-à-dire ce qui pourrait ne pas être, et qui n'existe que rendu nécessaire par autre chose.
De là sa démonstration du Nécessaire. Tout ce qui est possible par soi tient son existence d'une cause. Une série de causes toutes possibles n'explique rien, puisqu'elle laisse entière la question de savoir pourquoi la série existe plutôt que pas. Il faut donc un terme qui ne soit pas possible mais nécessaire par soi-même, et ce terme est unique et sans cause.
Ce Nécessaire n'a pas de quiddité distincte de son existence, faute de quoi il serait composé et donc dépendant. Il est absolument un, et il est intellect, acte d'intelliger et intelligible pour lui-même.
L'émanation, et les intelligences
Du Principe ne procède immédiatement qu'une seule chose, la première intelligence, parce qu'un principe absolument un ne peut produire du multiple en un seul acte. Cette intelligence se pense elle-même et pense son principe : elle est double, et de cette dualité naissent une nouvelle intelligence, une âme et un corps céleste. Le processus se répète et engendre la hiérarchie des sphères, jusqu'à l'intellect agent qui gouverne notre monde.
Ce schéma, hérité du néoplatonisme et refondu dans un cadre aristotélicien, résout un problème théologique autant que cosmologique : il explique comment un Dieu simple peut être cause d'un monde multiple sans se diviser.
L'âme, et l'homme volant
Avicenne soutient que l'âme humaine est immatérielle, et il propose pour le faire voir une expérience de pensée restée célèbre. Imaginez un homme créé d'un seul coup, suspendu dans l'air, les membres écartés pour ne rien toucher, privé de toute sensation et de tout souvenir. Il ignorerait son corps et saurait pourtant qu'il est. Donc ce qu'il saisit de lui-même ne vient pas du corps.
Les commentateurs discutent du statut de cet argument : démonstration de l'immatérialité pour certains, simple indication destinée à rendre évidente une conscience de soi qu'Avicenne tient pour première chez d'autres. Le texte arabe emploie un mot qui signifie avertissement ou signal plutôt que preuve.
Connaître, et prophétiser
La connaissance consiste à trouver le moyen terme qui relie deux notions. Cette trouvaille ne suit aucune règle : elle se fait par un don qu'Aristote appelait la bonne visée. Les hommes en sont inégalement pourvus. Le prophète est celui chez qui cette aptitude atteint un degré tel qu'il saisit sans apprentissage, et dont l'imagination traduit ensuite en images et en récits ce que l'intellect a reçu. La révélation devient ainsi un fait de psychologie intellectuelle, sans cesser d'être vraie, et c'est l'une des thèses qui vaudront à la falsafa les attaques des théologiens.
Œuvres majeures
Le Livre de la guérison
Sa grande somme philosophique, dont le titre arabe est al-Shifâ', et qui compte une vingtaine de volumes dans l'édition du Caire. Elle couvre la logique, la physique, les mathématiques et la métaphysique, selon l'ordre du corpus aristotélicien, mais Avicenne n'y commente pas Aristote : il refait l'ensemble du savoir en son propre nom. La partie métaphysique contient la distinction de l'essence et de l'existence, la démonstration du Nécessaire et la doctrine de l'émanation. C'est la section qui passera en latin et qui nourrira la scolastique.
Le Canon de la médecine
Cinq livres qui organisent la médecine gréco-arabe en un système : principes généraux, matière médicale, maladies par organe, maladies générales et préparation des remèdes. L'ouvrage a servi de manuel dans les facultés de Montpellier, de Padoue et de Paris jusqu'au dix-septième siècle, et il a été imprimé des dizaines de fois à la Renaissance. Il vaut aussi comme philosophie : la définition de la santé, les rapports de l'âme et du corps et la méthode d'établissement des causes y sont traités avec les instruments de la logique.
Les Pointeurs et les Avertissements
Œuvre tardive, dont le titre arabe est al-Ishârât wa-l-tanbîhât, écrite dans une manière allusive qui suppose le lecteur formé. Avicenne y suggère plutôt qu'il ne démontre, et il y traite de la logique, de la physique, de la métaphysique et des degrés de la vie spirituelle. Le texte a suscité dans le monde islamique une tradition de commentaires qui a duré des siècles, et c'est par lui qu'une part de sa philosophie a rejoint la mystique.
Les récits allégoriques
Hayy ibn Yaqzân, Le Récit de l'oiseau et quelques autres textes brefs exposent sa doctrine de l'âme sous forme de fiction : un voyage, un envol, une captivité. Ils visaient un public plus large que les sommes, et ils ont connu une postérité propre. Ibn Tufayl reprendra le titre de Hayy ibn Yaqzân pour un roman philosophique différent, ce qui a longtemps brouillé les attributions.
Les écrits de logique
Avicenne a renouvelé la logique aristotélicienne en profondeur, et les historiens de la discipline y voient l'un des travaux les plus originaux entre l'Antiquité et l'âge moderne. Il développe une théorie de la proposition modale et des syllogismes modaux, distingue les conditionnelles, repense la définition et l'induction et place au centre de sa théorie de la science la recherche du moyen terme. Les logiciens contemporains qui travaillent sur l'histoire des modalités reviennent régulièrement à ces textes.
Postérité et influence
Dans le monde islamique
Sa philosophie devient la langue commune de la spéculation, y compris pour ses adversaires. Al-Ghazâlî la combat dans la Réfutation des philosophes après l'avoir exposée avec une fidélité qui fit de son résumé un manuel, et le kalâm postérieur raisonne avec les concepts avicenniens tout en refusant ses conclusions. La falsafa ne se remettra pas de cette attaque sous la forme qu'elle avait, mais Avicenne, lui, reste lu.
Les traditions qui le prolongent sont nombreuses. Sohrawardî construit contre lui une philosophie de l'illumination qui lui doit son vocabulaire. Mullâ Sadrâ renverse sa thèse principale en donnant la primauté à l'existence sur l'essence, renversement qui n'aurait pas de sens sans la distinction avicennienne. Les commentaires sur les Ishârât forment un genre à eux seuls.
Chez les Latins
Les traductions du douzième siècle, faites à Tolède, donnent à l'Occident la métaphysique et la psychologie du Shifâ' avant même qu'il dispose d'un Aristote complet. L'effet est considérable. Albert le Grand le cite constamment, Thomas d'Aquin reprend la distinction de l'essence et de l'existence pour la transformer en distinction réelle entre essence et acte d'être, et Duns Scot lui doit sa conception de l'être comme concept premier et commun.
La démonstration par la contingence passe dans la scolastique et s'y installe durablement. On la retrouve chez Maïmonide, chez Francisco Suárez et jusque dans les preuves de l'existence de Dieu de l'âge classique.
Averroès, et la concurrence des deux maîtres
Averroès juge qu'Avicenne a trahi Aristote en y mêlant du néoplatonisme, et il prétend revenir au texte. L'Occident latin recevra les deux, d'abord Avicenne puis Averroès, et une bonne part des débats du treizième siècle consiste à choisir entre leurs lectures sur l'intellect, sur l'éternité du monde et sur la nature de l'âme individuelle. Les juifs d'Europe ont généralement préféré Averroès, les chrétiens ont longtemps gardé Avicenne.
La médecine, et la durée
Le Canon a tenu plus longtemps que sa métaphysique. Il était encore enseigné à Padoue au dix-septième siècle, et il a formé les médecins qui ont ensuite démonté son système. Peu d'œuvres scientifiques ont eu une telle longévité, et son autorité a parfois retardé l'observation qu'elle avait pourtant recommandée.
Controverses et débats
Quelles œuvres sont vraiment de lui ?
Près de trois cents titres circulent sous son nom, dont une centaine environ sont tenus pour authentiques. Le reste comprend des compilations faites par des élèves, des attributions de copistes et des textes mystiques tardifs placés sous son autorité parce qu'elle garantissait un lecteur. La critique d'authenticité reste un chantier, et elle a des effets philosophiques : plusieurs thèses longtemps données comme avicenniennes viennent de textes douteux.
L'homme volant prouve-t-il quelque chose ?
L'expérience de pensée est unanimement admirée et son statut logique est discuté. Certains y voient une démonstration en règle de l'immatérialité de l'âme. D'autres objectent qu'elle suppose ce qu'elle devrait établir, puisqu'elle demande au lecteur d'admettre que l'homme suspendu se sait exister. Une troisième lecture, qui s'appuie sur le mot arabe employé, en fait un avertissement destiné à rendre manifeste une conscience de soi qu'Avicenne tient pour immédiate et non déduite. L'enjeu est de savoir si sa psychologie repose sur un argument ou sur une évidence première.
L'effluence divine est-elle automatique ?
La connaissance vient à l'homme de l'intellect agent. Se déverse-t-elle nécessairement sur toute âme préparée, auquel cas l'effort propre ne fait que disposer à la recevoir, ou faut-il un acte de recherche qui la provoque ? Les textes autorisent les deux lectures, et la question commande ce que vaut le travail intellectuel dans son système, de même que le statut de la prophétie, don reçu ou aptitude cultivée.
Philosophe musulman, ou philosophe en terre d'islam ?
Avicenne intègre la prophétie, la providence et la résurrection de l'âme à un système dont les principes sont grecs. Pour une part des interprètes, il conduit une véritable conciliation et sa philosophie est religieuse de bout en bout. Pour d'autres, les doctrines révélées sont réinterprétées jusqu'à perdre ce qui les distinguait, et al-Ghazâlî ne s'y est pas trompé en l'attaquant sur l'éternité du monde, sur la science divine des particuliers et sur la résurrection des corps. La discussion dure depuis mille ans.
Fidèle à Aristote, ou néoplatonicien ?
Averroès lui reproche d'avoir mêlé à l'aristotélisme une cosmologie d'émanation qui n'y est pas. L'objection est fondée sur les textes, et elle manque peut-être l'essentiel : Avicenne ne se présente pas comme commentateur. Il tient Aristote pour le premier maître et refait pourtant le système, de sorte que le juger sur sa fidélité revient à lui appliquer un critère qu'il n'avait pas retenu.
Pour aller plus loin
Par où commencer
Commencez par le livre I de la Métaphysique du Shifâ', qui pose l'objet de la science et la distinction de l'essence et de l'existence : c'est le cœur du système et le reste s'en déduit. Lisez ensuite le traité de l'âme pour l'homme volant et la théorie de la connaissance. Les Ishârât sont à garder pour plus tard : leur brièveté est celle d'un auteur qui suppose tout acquis.
Les textes
La Métaphysique du Shifâ' existe en français dans la traduction de Georges Anawati, chez Vrin, en deux volumes. Le Livre des directives et remarques, traduction des Ishârât par Amélie-Marie Goichon, est également disponible chez Vrin. Le Livre de science, somme en persan plus accessible, a été traduit par Mohammad Achena et Henri Massé aux Belles Lettres. Les textes latins médiévaux, qui ont fait l'Avicenne des scolastiques, sont édités par Simone Van Riet sous le titre Avicenna Latinus.
Pour aller plus loin
Dimitri Gutas, « Ibn Sina [Avicenna] », Stanford Encyclopedia of Philosophy, pour la biographie, la bibliographie critique et la réception.
Olga Lizzini, « Ibn Sina's Metaphysics », Stanford Encyclopedia of Philosophy, pour l'exposé le plus clair de la métaphysique modale et de l'émanation.
Dimitri Gutas, Avicenna and the Aristotelian Tradition, Brill, l'étude de référence sur sa formation et sur sa méthode.
Amélie-Marie Goichon, La Distinction de l'essence et de l'existence d'après Ibn Sînâ, Desclée de Brouwer, classique francophone sur la thèse centrale.
Jules Janssens et Daniel De Smet (dir.), Avicenna and His Heritage, Leuven University Press, sur la postérité islamique et latine.
Si vous préparez un examen
Trois points font les sujets. La distinction de l'essence et de l'existence, avec sa conséquence : l'existence advient à l'essence et doit donc être causée. La démonstration du Nécessaire par la contingence, qu'on retrouvera chez Thomas d'Aquin et jusque chez Leibniz. Et l'homme volant, dont il faut savoir que le statut d'argument est discuté. Évitez de présenter Avicenne comme un commentateur d'Aristote : il refait le système en son propre nom.