Olympe de Gouges

1748 - 1793 🇫🇷 française 12 min de lecture

Dramaturge et pamphlétaire, Olympe de Gouges prend au mot la Déclaration de 1789 et en publie en 1791 une version où les femmes sont des citoyennes. Elle paiera de sa vie son opposition à la Terreur.

Biographie

Marie Gouze naît à Montauban en 1748, dans une famille d'artisans. Elle laissera courir toute sa vie le bruit qu'elle était la fille naturelle d'un homme de lettres de la ville, Lefranc de Pompignan : la rumeur l'arrangeait, elle lui donnait une filiation littéraire que son milieu ne lui offrait pas. Mariée très jeune, veuve presque aussitôt, elle refuse de se remarier, abandonne son nom d'épouse et se fait appeler Olympe de Gouges.

Monter à Paris

Au début des années 1770, elle s'installe à Paris. Elle y vit d'arrangements financiers, fréquente les théâtres et commence à écrire. Son français écrit est irrégulier et elle travaille largement par dictée, ce que ses adversaires lui reprocheront sans fin et ce dont la critique récente a montré qu'il n'empêchait ni la construction d'un argument ni l'invention d'une forme.

Elle se fait d'abord connaître comme dramaturge. Sa pièce sur l'esclavage des Noirs, écrite au milieu des années 1780, lui vaut une longue bataille avec la Comédie-Française, qui l'accepte, la diffère, la joue enfin à la fin de 1789 et la retire après quelques représentations sous la pression des intérêts coloniaux. C'est sa première leçon de politique : une fiction qui touche à un rapport de domination réel ne reste pas une fiction.

La pamphlétaire de la Révolution

À partir de 1788, elle publie sans relâche : affiches, brochures, lettres ouvertes, projets. Elle propose une contribution volontaire pour renflouer les finances publiques, des maisons d'accueil pour les femmes enceintes sans ressources, des ateliers pour les sans-travail, le divorce, la reconnaissance des enfants nés hors mariage. Le ton est véhément, l'invention constante, l'ensemble foisonnant et inégal.

En septembre 1791 paraît la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, dédiée à la reine. Le texte suit article par article la Déclaration de 1789 et y substitue partout un sujet mixte. L'effet est celui d'une démonstration par le décalque : si la formule universelle valait, elle devait déjà dire cela.

La rupture et la mort

Olympe de Gouges soutient la Révolution mais combat la Terreur. Elle se propose pour défendre le roi à son procès, attaque Robespierre et Marat, défend les Girondins. En 1793, une affiche où elle demande que le peuple choisisse lui-même entre plusieurs formes de gouvernement lui est fatale : arrêtée en juillet, jugée sommairement, elle est guillotinée le 3 novembre 1793. Son procès vise autant ses idées que le fait qu'une femme ait pris la parole ; les comptes rendus de l'époque le disent presque explicitement.

Pensée principale

Olympe de Gouges n'a pas écrit de traité. Sa pensée se lit dans des textes d'intervention, et sa force vient d'un procédé plutôt que d'une doctrine : prendre au mot l'universel que les autres énoncent.

La réécriture comme argument

La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne n'ajoute presque rien au texte de 1789. Elle le recopie en y inscrivant les femmes. C'est tout l'argument. Si les droits sont naturels et imprescriptibles, ils ne peuvent pas s'arrêter à la moitié de l'espèce ; si l'on prétend qu'ils s'y arrêtent, c'est qu'on a glissé du droit naturel à une convention particulière, sans le dire. En reproduisant la forme solennelle de la Déclaration, elle met ses lecteurs devant un choix : ou le texte original disait bien ce qu'il semblait dire, et il faut en tirer les conséquences, ou il ne le disait pas, et son universalité était un ornement.

Le procédé se double d'une arme rhétorique restée célèbre. « La femme a le droit de monter à l'échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la tribune. » La phrase ne raisonne pas sur la nature des sexes, elle constate une asymétrie : la responsabilité pénale des femmes est entière, leurs droits politiques sont nuls. La contradiction est dans la loi, pas dans l'argument.

Le contrat conjugal

Au texte de la Déclaration, elle annexe un projet de contrat entre l'homme et la femme destiné à remplacer le mariage tel qu'il se pratique. Les biens y sont mis en commun avec faculté de réserve au profit des enfants, les enfants nés hors mariage y sont reconnus, l'union est révocable. L'intention est double : donner une base juridique à l'égalité dans la famille et retirer à l'Église la définition du lien. Le projet fait d'elle l'une des voix qui ont préparé la loi de 1792 sur le divorce.

Il faut noter ce que ce contrat suppose. Pour Olympe de Gouges, la domination la plus solide ne se trouve pas dans les lois politiques mais dans l'organisation des biens et des filiations. L'indépendance civile précède le droit de vote, et c'est pourquoi ses demandes portent autant sur la propriété, le travail et l'état civil que sur la citoyenneté.

L'esclavage et les femmes, une même question

Son théâtre et ses pamphlets lient explicitement la condition des femmes et celle des esclaves des colonies. L'argument n'est pas une analogie commode : dans les deux cas, dit-elle, un intérêt économique s'habille d'une prétendue infériorité naturelle, et dans les deux cas l'universel proclamé est démenti par une exception qu'on refuse de nommer. Cette articulation, rare à l'époque, explique une partie de son intérêt pour les lectures contemporaines.

Une politique de la publicité

Reste un trait de méthode. Olympe de Gouges écrit pour afficher. Ses textes sont placardés, adressés, dédiés, lus à haute voix ; ils interpellent nominativement la reine, l'Assemblée, Robespierre. La forme est inséparable du contenu : elle soutient qu'une opinion n'existe politiquement que rendue publique, et elle en fait la démonstration jusqu'à y laisser la vie. Son dernier écrit demande que le peuple soit directement consulté sur la forme du gouvernement, ce qui résume sa confiance obstinée dans la délibération ouverte contre la décision des comités.

Œuvres majeures

L'Esclavage des Noirs, ou l'heureux naufrage

Sa pièce la plus connue, écrite au milieu des années 1780 et jouée à la Comédie-Française à la fin de 1789 avant d'être retirée après quelques représentations. Deux esclaves fugitifs y sauvent des naufragés et obtiennent leur grâce. Le mélodrame est conventionnel, la thèse ne l'est pas : la pièce montre des personnages noirs raisonnant, décidant et jugeant, à un moment où le théâtre français les réduit à des silhouettes. Elle valut à son autrice l'hostilité durable des milieux coloniaux.

Remarques patriotiques (1788)

Un des premiers textes où elle passe du théâtre à l'intervention publique. Elle y propose une contribution volontaire pour soulager les finances du royaume, et surtout une série de créations : maisons pour les femmes enceintes démunies, ateliers publics, hospices. Le texte est important pour comprendre que son égalitarisme est d'abord social et qu'il précède sa formulation juridique.

Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791)

Son œuvre majeure, brève : une adresse à la reine, un préambule, dix-sept articles calqués sur ceux de 1789, un postambule qui appelle les femmes à se reconnaître elles-mêmes comme sujets politiques, et un projet de contrat conjugal. C'est aujourd'hui l'un des textes fondateurs du féminisme philosophique et un document essentiel pour l'histoire des droits de l'homme, parce qu'il en signale l'ambiguïté au moment même de leur proclamation.

Les écrits de 1792 et 1793

La dernière période est faite d'affiches et de brochures politiques : défense des Girondins, mise en cause nominale de Robespierre, offre de défendre le roi, et enfin le placard par lequel elle réclame que le peuple choisisse entre plusieurs formes de gouvernement. Ce dernier texte servit de pièce principale à son accusation. Les éditions modernes de ses écrits politiques rassemblent cet ensemble dispersé, dont l'attribution et la datation ont demandé un long travail d'archives.

Postérité et influence

Un long effacement

Pendant plus d'un siècle, Olympe de Gouges n'a pas de postérité philosophique. Les historiens du XIXe siècle la mentionnent, quand ils la mentionnent, comme une excentrique : l'histoire romantique de la Révolution a besoin de figures féminines sacrificielles, pas de théoriciennes du droit. Sa manière d'écrire, son passé de femme entretenue, son opposition à Robespierre lui valent d'être rangée successivement du mauvais côté par les républicains, par les conservateurs et par une partie du mouvement ouvrier.

La redécouverte

Le renversement s'opère dans le dernier tiers du XXe siècle. Le travail d'archives mené notamment par Olivier Blanc permet de reconstituer sa biographie et d'attribuer correctement ses textes, tandis que l'histoire des femmes en fait un objet d'étude légitime. La Déclaration de 1791 entre alors dans les anthologies, puis dans les programmes scolaires français, et son nom devient l'une des références obligées des débats sur l'universalisme.

Ce dont elle est devenue le nom

Sa postérité conceptuelle tient à un problème qu'elle a posé la première avec cette netteté : que fait-on quand un principe universel est proclamé par des institutions qui en excluent une partie des intéressés ? Faut-il conclure que l'universel est un leurre, ou qu'il faut le prendre au mot contre ceux qui l'énoncent ? Olympe de Gouges a choisi la seconde voie, et c'est ce choix que discutent encore les philosophies politiques contemporaines de l'égalité. On retrouve la question chez Mary Wollstonecraft, qui la traite à la même date sans l'avoir connue, puis chez John Stuart Mill, et elle reste au cœur des travaux de Geneviève Fraisse sur l'exclusion politique des femmes.

Sa manière de lier l'esclavage colonial et la condition des femmes a par ailleurs trouvé un écho dans les recherches récentes qui examinent conjointement les rapports de sexe et les rapports coloniaux, chez Elsa Dorlin notamment.

Un débat public récurrent porte enfin sur son entrée au Panthéon, régulièrement demandée. Il illustre la place qu'elle occupe désormais dans la mémoire républicaine française, après deux siècles d'indifférence.

Controverses et débats

Philosophe ou publiciste

La première controverse est de statut. Olympe de Gouges n'a produit ni traité ni système, elle écrit vite, elle se répète, elle argumente par apostrophe autant que par déduction. Pour une partie des commentateurs, cela la situe du côté de l'histoire politique et littéraire plutôt que de la philosophie. Pour une autre, c'est confondre la forme et la pensée : la réécriture de la Déclaration est un argument philosophique rigoureux sur la portée de l'universel, et le fait qu'il tienne en dix-sept articles ne le rend pas moins démonstratif. Le débat recoupe une question plus générale sur ce qui compte comme texte philosophique.

La question de la rédaction

On a longtemps opposé à ses textes son orthographe, sa syntaxe et son recours à des secrétaires, pour suggérer qu'elle n'en était pas vraiment l'autrice. L'argument a été largement démonté par les travaux d'archives, qui montrent une cohérence de position et d'invention sur quinze ans. Il reste utile à connaître, parce qu'il montre comment un critère de forme sert à disqualifier une parole.

Un universalisme discuté

Une critique plus substantielle porte sur le contenu de son égalitarisme. Son modèle de la citoyenne reste marqué par les cadres de son temps : la famille y demeure la cellule de référence, et certaines de ses formulations sur la maternité ou sur les devoirs des femmes paraissent en tension avec sa revendication d'égalité stricte. Les lectures divergent sur le point de savoir s'il s'agit de concessions tactiques à ses lecteurs ou d'une limite réelle de sa position.

Son rapport à la Révolution

Sa trajectoire politique est elle-même contestée. Constitutionnelle puis girondine, favorable à la monarchie constitutionnelle, hostile à la Terreur, elle a été lue tantôt comme une républicaine conséquente, tantôt comme une modérée que la radicalisation a dépassée. Son dernier texte, qui propose de soumettre au peuple le choix du régime, est interprété selon les cas comme un geste démocratique radical ou comme une manœuvre en faveur du fédéralisme. Les deux lectures s'appuient sur le même document.

Pour aller plus loin

Lire le texte

La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne est courte et se lit en vingt minutes. Le meilleur exercice consiste à la mettre en colonne face à la Déclaration de 1789 : la comparaison article par article fait apparaître l'argument mieux qu'aucun commentaire. Le postambule, souvent négligé, est la partie la plus personnelle et la plus véhémente du texte.

Autour

L'Esclavage des Noirs mérite la lecture pour le lien qu'elle établit entre domination coloniale et domination domestique. Du côté des contemporains, le texte de Condorcet sur l'admission des femmes au droit de cité donne le même argument sous une forme analytique, et la Défense des droits de la femme de Mary Wollstonecraft, parue l'année suivante en Angleterre, permet de comparer deux stratégies très différentes.

Travaux

Les écrits d'Olympe de Gouges sont dans le domaine public et accessibles sur Gallica et sur Wikisource. Les biographies et éditions critiques publiées depuis les années 1980, en particulier celles d'Olivier Blanc, ont établi le corpus et la chronologie. Pour la discussion philosophique, les travaux de Geneviève Fraisse et la littérature francophone disponible sur Cairn.info et OpenEdition Journals abordent sa place dans l'histoire de la démocratie et de l'universalisme.

Sur Philotopie

Les notices droits inviolables, contrat social et liberté politique, ainsi que la fiche Rousseau, éclairent le vocabulaire dont elle se sert et qu'elle retourne.

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