Psychologie philosophique

Années 1730, avec des racines antiques - Toujours actif Europe, puis monde anglophone 7 min de lecture

Étude philosophique de la vie mentale et de ses concepts : croyance, intention, émotion, perception, mémoire. Nommée au XVIIIe siècle, refondée par Brentano, elle s'est constituée en se séparant de la psychologie expérimentale et a précédé la philosophie de l'esprit.

Avant le mot : l'étude de l'âme

Le domaine existe bien avant le terme. Le traité d'Aristote De l'âme en fixe pour longtemps le programme : l'âme n'y est pas une substance séparée mais la forme d'un corps vivant, et son étude passe par ses fonctions, nutrition, sensation, imagination, mémoire, pensée. La scolastique commente ce traité pendant des siècles et y élabore un vocabulaire fin des facultés, des espèces sensibles et de l'intellect, dont une partie passera dans la philosophie moderne.

Le mot « psychologie » entre dans l'usage académique au XVIIIe siècle, et c'est Christian Wolff qui lui donne sa place dans l'architecture des savoirs, en distinguant dans les années 1730 une psychologie empirique, qui décrit ce que l'expérience interne donne, et une psychologie rationnelle, qui déduit la nature de l'âme de principes métaphysiques. Cette division a une longue postérité : Kant l'utilisera pour démonter la psychologie rationnelle dans la Critique de la raison pure, en montrant que le sujet pensant n'est pas un objet dont on puisse connaître la substance.

Brentano et la psychologie descriptive

Le moment décisif est celui de Franz Brentano. Sa Psychologie du point de vue empirique, parue en 1874, propose une science des phénomènes psychiques qui soit empirique sans être une physiologie. Brentano y avance deux thèses qui ont orienté toute la suite.

La première est le critère de l'intentionnalité : tout phénomène psychique se caractérise par le fait d'être dirigé vers un objet, de contenir en lui-même une référence. On ne juge pas sans juger de quelque chose, on ne désire pas sans désirer quelque chose. Les phénomènes physiques n'ont pas cette propriété. L'intentionnalité devient ainsi la marque du mental.

La seconde porte sur la méthode. Brentano distingue la perception interne, qui accompagne immédiatement tout acte psychique et possède selon lui une évidence propre, et l'observation interne, qui prendrait le vécu pour objet et le détruirait en l'examinant : on ne peut pas observer sa colère pendant qu'on est en colère. Cette distinction lui permet de revendiquer une base empirique sans s'exposer aux objections classiques contre l'introspection. Il sépare en conséquence une psychologie descriptive, qui classe et analyse les types d'actes, et une psychologie génétique, qui en cherche les causes.

Son enseignement a formé une génération : Husserl, qui en tirera la phénoménologie, Carl Stumpf, Alexius Meinong, Kazimierz Twardowski, et par ce dernier une partie de la philosophie polonaise.

Le partage avec la psychologie savante

Au moment même où Brentano écrit, la psychologie se constitue en science expérimentale, avec les laboratoires allemands et la mesure des temps de réaction. Le partage des tâches devient alors une question brûlante.

Wilhelm Dilthey propose en 1894 une psychologie descriptive et analytique, opposée à une psychologie explicative qui plaquerait sur la vie de l'esprit le modèle des sciences de la nature : les sciences de l'esprit auraient affaire à des ensembles signifiants qu'il s'agit de comprendre, non à des éléments à décomposer. La polémique avec Hermann Ebbinghaus, qui lui répond au nom de la psychologie expérimentale, est l'un des textes fondateurs du débat sur l'explication et la compréhension.

L'autre front est celui du psychologisme. Si les lois de la logique étaient des lois de la pensée effective, leur validité dépendrait de la constitution de notre esprit et la vérité deviendrait affaire de psychologie. Frege et Husserl refusent cette conséquence avec force, le second dans les Recherches logiques, dont le premier tome est une réfutation systématique du psychologisme. La psychologie philosophique en sort avec une consigne durable : décrire la vie mentale ne consiste pas à fonder la logique ni les normes sur elle.

Une tradition française

La France a cultivé cette discipline sous ce nom même, et avec une inflexion propre. Maine de Biran y part non de la sensation reçue mais de l'effort voulu : le sentiment de l'activité propre, éprouvé dans le mouvement volontaire, fournit selon lui le fait primitif de la vie mentale, où le moi se révèle en même temps que sa résistance. Félix Ravaisson consacre à l'habitude une étude où se dessine une continuité entre nature et liberté.

Bergson poursuit dans l'Essai sur les données immédiates de la conscience puis dans Matière et mémoire un travail qui discute pied à pied les résultats de la psychologie et de la pathologie de son temps, pour montrer que les concepts employés - l'intensité d'une sensation, la localisation du souvenir - sont philosophiquement mal formés. C'est l'exemple le plus accompli d'une psychologie philosophique qui ne s'oppose pas aux sciences mais en critique les notions. Du côté américain, la Psychologie de William James joue un rôle comparable, avec sa description du courant de conscience.

Le tournant analytique

Au milieu du XXe siècle, l'expression « psychologie philosophique » désigne surtout un ensemble de travaux conceptuels de langue anglaise. Le second Wittgenstein consacre une part considérable de ses manuscrits aux concepts psychologiques, en montrant que les mots de la vie mentale ne nomment pas des objets intérieurs identifiés par chacun en lui-même, mais prennent leur sens dans des pratiques publiques de reconnaissance et d'expression.

Gilbert Ryle attaque en 1949 ce qu'il appelle le mythe du théâtre intérieur et soutient que les termes mentaux décrivent des dispositions à agir plutôt que des événements cachés. Elizabeth Anscombe publie en 1957 un ouvrage sur l'intention qui refonde la philosophie de l'action en montrant qu'une intention n'est pas un état interne précédant le geste, mais ce qui fait qu'une description de l'action répond à la question « pourquoi ». Peter Strawson analyse les conditions dans lesquelles nous attribuons des états mentaux à des personnes, qui sont pour lui des entités à la fois corporelles et psychologiques. On peut y joindre les travaux sur la nature des émotions, sur la faiblesse de la volonté et sur la connaissance de soi, qui restent aujourd'hui les domaines les plus actifs.

Le déplacement du vocabulaire

À partir des années 1960, l'expression cède du terrain à « philosophie de l'esprit », sous l'effet du fonctionnalisme et de la naissance des sciences cognitives : la question dominante devient celle de la nature du mental, de sa réalisation physique et de sa relation au calcul. « Psychologie philosophique » tend alors à désigner l'approche restée conceptuelle et descriptive, attentive au langage ordinaire ou à la phénoménologie, plutôt que la recherche d'une théorie de l'esprit continue avec les neurosciences. Les deux usages coexistent, y compris dans les titres de revues et de collections.

Controverses

Est-ce un courant ? L'honnêteté demande de le dire : on range sous ce nom des entreprises qui ne partagent ni méthode ni thèses, d'Aristote à Anscombe. Le mot désigne un domaine et des manières de l'aborder, non une école avec des fondateurs et des héritiers. Nous l'avons traité comme un courant parce que les travaux qui s'en réclament ont en commun un refus, celui de confier à la seule science expérimentale la clarification des concepts mentaux.

Le statut de la première personne. Faut-il accorder à l'accès que chacun a à ses propres états une autorité particulière ? Brentano et la phénoménologie répondent oui, les behavioristes non, Wittgenstein déplace la question en soutenant que dire « j'ai mal » n'est pas rapporter une observation. Le débat traverse tout le domaine.

La division du travail avec les sciences. La psychologie philosophique est-elle une propédeutique, chargée de clarifier les concepts avant que les sciences ne les mesurent, une instance critique qui corrige leurs confusions, ou une entreprise autonome ? Les trois réponses sont défendues, et la frontière se redessine à chaque avancée des sciences cognitives.

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