Romantisme philosophique
Mouvement né à Iéna autour de 1800, qui fait du fragment et de l'ironie des formes philosophiques, voit dans l'art un organe de connaissance et oppose à la nature mécanique une nature vivante.
Un cercle, une revue, quelques années
Le foyer se trouve à Iéna, petite ville universitaire où enseignent Fichte puis Schelling, et où se réunit à la fin des années 1790 un cercle d'une rare densité : Friedrich Schlegel et son frère August Wilhelm, Friedrich von Hardenberg qui signe Novalis, le théologien Schleiermacher, le poète Tieck, et des femmes dont le rôle intellectuel fut réel, Caroline Schlegel et Dorothea Veit. Leur revue, l'Athenaeum, paraît de 1798 à 1800. Le groupe se disperse vite, la mort de Novalis en 1801 y est pour beaucoup, et chacun de ses membres évolue ensuite dans des directions divergentes.
Cette brièveté explique une difficulté durable : il n'y a pas de doctrine romantique arrêtée, mais un faisceau de thèses, souvent écrites sous forme de fragments et parfois contradictoires d'un auteur à l'autre. Les historiens parlent de premier romantisme ou de romantisme d'Iéna pour distinguer ce moment théorique du romantisme littéraire plus tardif et plus large.
L'arrière-plan
Le mouvement naît d'un double héritage. D'un côté la critique de la raison des Lumières conduite par Hamann, Herder et Jacobi : la raison abstraite manque la vie, le langage ne se laisse pas réduire à un calcul, chaque peuple et chaque époque a une forme propre que l'on ne juge pas de l'extérieur. De l'autre, l'idéalisme issu de Kant, et singulièrement la troisième Critique, où le génie, le beau et l'organisme ouvrent un domaine que l'entendement ne maîtrise pas.
Il faut ajouter la querelle sur Spinoza qui agite l'Allemagne depuis les années 1780 et remet en circulation l'idée d'une nature unique et vivante. Les romantiques y trouvent une alternative à l'image mécanique du monde.
Le fragment comme forme
La thèse la plus caractéristique porte sur la forme du discours philosophique. Un système achevé suppose que l'on puisse commencer par un fondement et tout en déduire. Friedrich Schlegel soutient qu'il est impossible de commencer par le commencement, et qu'il faut donc commencer au milieu. Le fragment n'est pas un morceau de système en attente du reste : c'est la forme adéquate d'une pensée qui sait que son objet la dépasse.
Novalis en tire une pratique, dans ses recueils de notes et de maximes, où une idée est posée, retournée, relancée, sans jamais être conclue. La philosophie devient un acte plutôt qu'un corps de propositions, une approximation indéfinie de ce qu'elle ne peut pas atteindre. Cette conception de la vérité comme tâche infinie est l'un des apports durables du mouvement, et l'une des raisons pour lesquelles Hegel l'a combattu.
L'ironie
Le mot ne désigne pas ici la moquerie. L'ironie romantique est la conscience que toute œuvre finie trahit l'exigence infinie qui l'a fait naître, et l'inscription de cette conscience dans l'œuvre elle-même. Un texte ironique au sens de Schlegel se montre en train de se faire, interrompt son propre sérieux, laisse voir son armature. L'ironie socratique en fournit le modèle revendiqué, mais le déplacement est considérable : chez Socrate, elle sert à conduire un interlocuteur, chez Schlegel, elle est un rapport de l'auteur à son propre dire.
L'idée a eu une postérité immense dans la littérature moderne et dans la réflexion sur la réflexivité des œuvres. Elle a aussi fourni l'argument de ses adversaires les plus sérieux : Hegel y voit une vanité du sujet qui se place au-dessus de tout contenu sans s'engager dans aucun, et Kierkegaard, dans sa thèse de 1841, oppose l'ironie de Socrate, qui était au service de la vérité, à celle des romantiques, qui mène selon lui à ne plus rien tenir pour sérieux.
Poésie, nature, religion
Trois autres thèses méritent d'être retenues.
La première fait de l'art un organe de connaissance et non un ornement. Si l'absolu ne se laisse pas démontrer, peut-être se laisse-t-il présenter, et la poésie serait alors plus proche du vrai que le concept. Les romantiques appellent de leurs vœux une nouvelle mythologie, c'est-à-dire un langage commun capable de réunir ce que la modernité a séparé, le savoir, la croyance et la beauté.
La deuxième concerne la nature. Contre la physique mécanique, la Naturphilosophie que Schelling développe dans le même milieu voit dans la nature une productivité vivante, graduée, dont l'esprit humain est le point où elle se retourne sur elle-même. La nature devient un texte à déchiffrer plutôt qu'une machine à démonter, et les sciences du vivant trouvent dans ce cadre une légitimité que le modèle mécanique leur refusait. Le prix de cette fécondité fut une tolérance pour l'analogie que la science du XIXe siècle a sévèrement jugée.
La troisième est religieuse. Schleiermacher, dans ses discours sur la religion de 1799, soutient que celle-ci ne consiste ni en doctrines ni en morale mais en un sentiment, celui de la dépendance à l'égard d'un infini. La proposition déplace le terrain du débat sur la religion et fonde une théologie libérale durable. Elle conduit aussi Schleiermacher à élaborer, pour lire les textes anciens, la discipline qui deviendra l'herméneutique moderne : comprendre un auteur demande de reconstruire un tout à partir de ses parties et les parties à partir du tout, mouvement sans terme. Par Gadamer, cet héritage romantique irrigue toute la philosophie herméneutique du XXe siècle.
Une politique ambiguë
Les romantiques d'Iéna accueillent d'abord la Révolution française avec enthousiasme et tiennent des positions républicaines. L'évolution ultérieure est tout autre : Novalis écrit un texte célèbre où il oppose à l'Europe divisée des États modernes l'unité perdue de la chrétienté médiévale, et Friedrich Schlegel finit catholique et au service de la monarchie autrichienne. Cette trajectoire a nourri un soupçon durable, repris par une partie de la tradition progressiste, selon lequel le romantisme serait par nature réactionnaire.
Le jugement est trop rapide. Les mêmes thèses - primat de l'individualité, défiance envers l'abstraction, critique du calcul - ont alimenté des positions opposées, et l'on retrouve leur empreinte aussi bien dans la critique conservatrice de la modernité que dans la critique socialiste du travail mécanisé ou dans la pensée écologique contemporaine. Ce qui est vrai est que le romantisme fournit des arguments contre un certain usage de la raison, et que ces arguments sont disponibles pour plusieurs camps.
Postérité
L'influence est si diffuse qu'elle en devient difficile à mesurer. Schopenhauer hérite du primat de l'art comme accès au fond du réel, Nietzsche de la méfiance envers la raison socratique, même quand il raille les romantiques. Aux États-Unis, Emerson et le transcendantalisme transposent le rapport romantique à la nature dans un contexte démocratique.
Au XXe siècle, deux relectures comptent particulièrement. Walter Benjamin consacre sa thèse au concept de critique chez les romantiques allemands et y trouve le modèle d'une critique qui achève l'œuvre au lieu de la juger. En France, l'étude que Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe publient en 1978 sous le titre de L'Absolu littéraire fait du premier romantisme un moment inaugural de la modernité littéraire et philosophique, et non une parenthèse sentimentale. C'est à cette relecture que la philosophie française doit son intérêt actuel pour le fragment, l'inachèvement et l'ironie. Heidegger, de son côté, passe par Hölderlin pour poser ses questions sur la poésie et la vérité.
Ce qui reste discuté
Trois questions divisent les commentateurs. L'unité du mouvement d'abord : y a-t-il une philosophie romantique, ou seulement des auteurs voisins par l'époque et l'amitié ? Son rapport à l'idéalisme ensuite, selon qu'on le tient pour un chapitre de l'idéalisme allemand ou pour une alternative à celui-ci. Sa portée épistémologique enfin : les romantiques ont-ils formulé une critique défendable des limites du concept, ou ont-ils seulement remplacé l'argumentation par l'évocation ? Les trois débats sont vivants et ils dépendent largement du corpus que l'on retient, tant les textes du cercle d'Iéna sont de statut inégal, entre livres publiés, revues, lettres et carnets.