Philosophie du langage
Courant qui fait du langage le problème philosophique central, soit en demandant ce que signifier et référer veulent dire, soit en traitant les questions classiques par l'examen du vocabulaire dans lequel elles sont posées. Né avec la logique de Frege, il s'est développé en deux traditions longtemps séparées, analytique et continentale.
Les antécédents
Le questionnement est inauguré par Platon, dans un dialogue où deux positions s'affrontent : les noms conviennent-ils naturellement aux choses, ou résultent-ils d'une convention ? La question ne s'est jamais refermée.
Aristote fournit le premier cadre technique en distinguant le son, l'affection de l'âme et la chose, et en analysant les conditions pour qu'un énoncé soit susceptible de vérité. Les logiciens médiévaux développent ce cadre avec une finesse remarquable : ils construisent une théorie des propriétés des termes selon leur position dans la phrase, et Guillaume d'Ockham soutient que les termes généraux ne désignent aucune réalité commune mais tiennent lieu d'une pluralité d'individus.
À l'âge classique, Locke consacre un livre entier de son essai aux mots, pour conclure que la plupart des querelles savantes tiennent à l'imperfection du langage. Leibniz rêve au contraire d'une écriture symbolique universelle qui rendrait les désaccords calculables. Le siècle suivant, avec Herder puis Humboldt, inverse la perspective : la langue n'est pas un habillage de la pensée, elle en est la condition, et chaque langue ouvre une manière propre de voir.
Le tournant logique
La philosophie du langage au sens moderne commence avec un instrument. En construisant une logique capable d'exprimer la quantification, Gottlob Frege rend possible une analyse fine de la structure des énoncés, et il formule trois idées qui structurent encore le domaine : une expression a un sens distinct de ce qu'elle désigne ; le sens d'une phrase se compose de celui de ses parties ; et c'est dans la phrase, non dans le mot isolé, qu'un terme reçoit sa signification.
Bertrand Russell applique le programme aux expressions qui semblent nommer des objets inexistants et montre qu'elles se décomposent en énoncés d'existence et d'unicité, dissolvant ainsi un problème qui paraissait ontologique. Peter Strawson lui opposera plus tard, dans De la référence, que cette analyse manque l'essentiel : référer n'est pas une propriété des phrases mais un acte accompli par un locuteur dans une situation.
Le premier Ludwig Wittgenstein porte l'entreprise à sa limite en soutenant que la proposition représente un état de choses en partageant sa forme logique, et que les énoncés philosophiques, qui tentent de parler de cette forme elle-même, sont dépourvus de sens. Rudolf Carnap et le Cercle de Vienne en tirent un critère de signification fondé sur la vérification, tandis qu'Alfred Tarski donne de la vérité une définition formelle pour les langages construits, dont la sémantique contemporaine est issue.
L'usage plutôt que la structure
Le second Wittgenstein défait son propre programme, et ce retournement est l'événement central du domaine. Il n'y a pas une forme logique du langage mais une multiplicité de pratiques, qu'il appelle jeux de langage ; la signification d'un mot n'est pas un objet associé mais la manière dont on s'en sert ; et comprendre une règle, c'est savoir l'appliquer dans des cas nouveaux, ce qui ne se réduit jamais à une formule.
À Oxford, John Langshaw Austin tire les conséquences du côté de l'action. Certaines phrases ne décrivent rien : en les prononçant, on promet, on baptise, on déclare une séance ouverte. Il généralise ensuite l'analyse en distinguant, dans tout énoncé, ce qui est dit, ce qui est fait en le disant et ce qui en résulte. John Searle systématisera cette théorie des actes de langage et en fera un cadre d'ensemble pour la signification.
La même période voit se dégager l'idée que ce qu'un locuteur fait entendre dépasse ce que ses mots disent : les travaux sur l'implicitation conversationnelle montrent que nous communiquons en nous appuyant sur des attentes de pertinence et de coopération que nous n'énonçons jamais. La pragmatique naît de là, et elle occupe aujourd'hui une place aussi importante que la sémantique.
La voie continentale
Une autre histoire se déroule en parallèle, avec d'autres références et d'autres questions.
La linguistique structurale, en posant que la langue est un système où chaque terme n'a de valeur que par ses différences avec les autres, fournit un modèle que les sciences humaines reprendront. Claude Lévi-Strauss l'applique aux mythes et aux systèmes de parenté dans son Anthropologie structurale, et le structuralisme étend l'analogie linguistique à l'inconscient, à la littérature et au social.
Martin Heidegger va dans une direction opposée à toute technique : le langage n'est pas un instrument dont l'homme dispose, c'est le milieu où l'être se manifeste, et la Lettre sur l'humanisme en fait la demeure même de ce qui est. Hans-Georg Gadamer en tire une herméneutique : nous comprenons toujours depuis une tradition qui nous précède et dans une langue que nous n'avons pas choisie, de sorte que l'interprétation est un dialogue plutôt qu'un décodage. Le cercle herméneutique nomme cette circularité assumée.
Paul Ricœur occupe une position intermédiaire précieuse : il lit les analytiques, discute la théorie des actes de langage et travaille sur la métaphore et le récit comme des manières d'innover dans le sens, jusqu'à faire de l'identité une question narrative dans Soi-même comme un autre.
Jacques Derrida attaque pour sa part le privilège accordé à la parole vive sur l'écriture et soutient dans De la grammatologie qu'aucun sens ne se stabilise hors du jeu des différences. Sa controverse avec Searle sur l'interprétation des actes de langage est restée le symbole du dialogue manqué entre les deux traditions.
Jürgen Habermas, enfin, opère la synthèse la plus ambitieuse : il reprend la théorie des actes de langage pour y chercher les conditions normatives que tout locuteur présuppose en prétendant être compris, et fonde sur elles, dans la Théorie de l'agir communicationnel, une éthique de la discussion.
Les trois questions vivantes
Trois problèmes traversent toutes ces traditions et n'ont pas reçu de réponse consensuelle.
Qu'est-ce que signifier ? Un objet mental, une condition de vérité, un usage réglé dans une pratique, une intention reconnue par un auditeur ? Chaque réponse construit une philosophie du langage différente.
Comment la référence s'établit-elle ? Par une description que l'objet satisfait, ou par une chaîne causale qui relie un nom à un baptême initial, indépendamment de ce que les locuteurs croient savoir ? Le débat a des conséquences directes sur la manière de penser l'identité des espèces naturelles et des personnes.
Quel rapport entre langage, pensée et monde ? Le langage découpe-t-il un réel indépendant, ou contribue-t-il à le constituer ? La question se pose aussi bien à propos de la traduction entre langues éloignées que des catégories que nous employons pour décrire les êtres humains.
Des enjeux qui ne sont plus seulement théoriques
Le domaine a produit des effets inattendus hors de l'université.
L'analyse des énoncés qui font ce qu'ils disent a été reprise pour penser ce que le discours institue. Judith Butler s'appuie sur Austin et sur Derrida pour soutenir que le genre n'est pas une donnée exprimée par le langage mais un effet de répétition d'actes et de désignations, et pour analyser ce que produisent les injures et les discours de haine. La thèse est débattue, y compris chez ceux qui en acceptent les prémisses linguistiques, mais elle montre la portée pratique d'une analyse technique.
La philosophie du langage ordinaire connaît de son côté un prolongement en éthique. Sandra Laugier soutient que l'attention aux manières de dire des situations concrètes est elle-même un travail moral, et relie cette exigence aux travaux sur le soin et la vulnérabilité.
Les questions de traduction, enfin, sont devenues un terrain philosophique à part entière : ce qu'une langue dit et qu'une autre ne dit pas, ce qui résiste au passage, ce que l'on perd en choisissant un équivalent. Les travaux francophones sur les intraduisibles philosophiques en ont fait un objet d'enquête à part entière.
Les objections
Le tournant linguistique a ses adversaires, et de deux sortes.
Les uns lui reprochent d'avoir réduit la philosophie à une grammaire : à force d'examiner ce que nous disons, on cesse de demander ce qui est. Une partie des travaux métaphysiques et réalistes des dernières décennies se présente explicitement comme un retour au monde après un détour trop long par les mots.
Les autres lui reprochent l'inverse, de rester trop intellectualiste : le langage n'est pas d'abord un système de signes mais une pratique corporelle, sociale et affective, et les approches qui partent de la phrase isolée manquent ce qui se joue dans une conversation réelle. Les travaux issus de la pragmatique, de la sociologie du langage et de la phénoménologie convergent sur ce point.
La fécondité du domaine se mesure peut-être à ceci : les deux critiques sont justes, et elles ont produit des recherches nouvelles plutôt que la clôture du débat.